Dada et surréalisme

Les mouvements Dada et surréalistes sont souvent rapprochés. De nombreux peintres et poètes ont successivement inscrit leur art dans l'un puis l'autre mouvement, en particulier à Paris. La nature du lien entre ces deux mouvements culturels et artistiques a fait très tôt l'objet de débat et de controverse, tant parmi la critique universitaire que, plus tôt, par les acteurs eux-mêmes de ces mouvements. Tantôt ceux-ci insistent sur les différences qui séparent les deux mouvements, tantôt ils font valoir la filiation historique qui les unit, soit pour magnifier le surréalisme comme un dépassement d'un dadaïsme ayant montré ses limites, soit pour au contraire dénoncer le second mouvement comme un rabougrissement du premier. Pour d'autres, enfin, la transition entre Dada et le surréalisme, doit avant tout être pensée à l'aune de la rivalité personnelle entre leurs deux chefs de file, les poètes Tristan Tzara et André Breton.

Série d'articles portant sur
dada et le surréalisme

Définitions

modifier

Dada et surréalisme sont deux courants souvent rapprochés, qui sont ensemble dans la conscience collective non seulement deux mouvements artistiques du XXe siècle mais également l'incarnation même de l'art moderne[1]. Il s'agit de deux mouvements distincts, même s'ils sont souvent réunis, les historiens de l'art présentant souvent Dada comme le mouvement qui aurait ouvert la voie au surréalisme, même si cette présentation ne trouve de traduction dans la réalité qu'en un seul lieu : à Paris[2].

Le mouvement Dada est né à Zurich en 1916, en Suisse neutre, sous l'impulsion de jeunes gens qui refusent la Grande guerre. Dans un contexte où la guerre et ses atrocités provoquent une crise des valeurs, ces artistes cosmopolites, poètes et peintres, venus de toute l'Europe, se détournent du conflit mondial et du système culturel et social y ayant abouti. Ils sont de diverses nationalités. Ces réfractaires se réunissent au Cabaret Voltaire, créé par Hugo Ball, et fondent une revue : DADA. Mouvement de révolte, Dada refuse toute théorie et témoigne de son besoin d'indépendance[3]. Le Manifestes Dada proclamé par le poète roumain Tristan Tzara en , assume la contradiction, revendique l'abolition de la logique et exalte le mouvement de la vie[4]. Le retentissement du manifeste est international[5]. Bientôt, Dada s'affirme en Allemagne, où il prend une dimension clairement politique, en Espagne, à New York, à Paris et aux Pays-Bas[6]. Le mouvement s'éteint au début des années 1920[1].

Il est difficile de définir ce mouvement. « Dada ne signifie rien », écrit Tzara dans son Manifeste[4]. Mouvement « anti-art » qui utilise les moyens de l'art[7], revendiquant des œuvres libres de toute signification[8], il se distingue par son amour du paradoxe et de l'effronterie, face à l'absurdité d'un monde que la guerre a rendu fou[1].

Surréalisme

modifier

Le mouvement surréaliste est né à Paris en 1924. Il est fondé par des artistes ayant participé au mouvement Dada à Paris, et réunis autour du poète André Breton qui publie cette année-là le Manifeste du surréalisme. Dans ce texte Breton définit le surréalisme comme « automatisme psychique pur, par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».

Guidé par l'idée que la nature humaine est fondamentalement irrationnelle, le mouvement surréaliste connait un succès mondial jusqu'à son déclin à la fin des années 1940[1]. Un article de Jean Schuster dans Le Monde en 1969 est parfois considéré comme l'acte de dissolution officielle du mouvement.

Perspective historique

modifier

C'est à Paris que s'opère la transition  ou la rupture  entre Dada et surréalisme. Appelé à Paris par le peintre Francis Picabia et le poète André Breton, Tristan Tzara s'installe à Paris en . Selon l'historien des arts Marc Dachy, « Paris recycle Dada » en « privilégi[ant] la perspective idéologique » déterminée par le petit groupe de ceux qui deviendront les surréalistes. « Un dadaïsme littéraire et polémique prend alors le pas sur la révolution esthétique globale du noyau fondateur Zurichois »[9]. Le groupe dadaïste à Paris est donc très tôt traversé de tensions qui aboutissent à l'éclatement du groupe en 1923 et la naissance du surréalisme l'année suivante[10].

Le procès Barrès

modifier

Au printemps 1921, une première fracture apparait entre André Breton et ses amis et les dadaïstes. André Breton souhaite organiser une parodie de procès, dans laquelle l'écrivain nationaliste Maurice Barrès serait inculpé pour « attentat à la sûreté de l'esprit ». Breton souhaite dénoncer le patriotisme anti-dreyfusard d'un Barrès ayant renié sa jeunesse anarcho-socialiste, et interroger par là « le devenir de toute attitude révolutionnaire ». Cependant, ce projet divise fortement les dadaïstes. Tzara, Picabia, Georges Ribemont-Dessaignes, Erik Satie et Clément Pansaers, n'aiment pas l'idée d'un tribunal, surtout révolutionnaire, même parodique. Lors de l'événement Tzara adopte une attitude qui tourne l'entreprise en dérision, affirmant « je tiens à me faire passer pour un parfait imbécile et je ne cherche pas à m'échapper de l'asile dans lequel je passe ma vie ». Autrement dit, « l'idiotie pure » de Dada n'entend pas tomber dans la récupération idéologique[11].

Le Congrès pour la détermination des directives et la défense de l'Esprit moderne

modifier

C'est en 1922 que la divergence de fond qui sépare André Breton et ses amis de Dada est portée sur la scène publique. En février, Breton prépare un « Congrès pour la détermination des directives et la défense de l'Esprit moderne » et forme un comité composé notamment de Fernand Léger, Amédée Ozenfant, Robert Delaunay, Georges Auric, Jean Paulhan et Roger Vitrac. Tzara exprime sa réticence à rejoindre un groupe dont il juge la composition trop éclectique. Breton s'emporte dans la presse et accuse Tzara dans Cœmedia d'être « un imposteur avide de réclame ». Dès lors Breton est désavoué : Satie considère désormais les membres de la revue Littérature comme de faux Dadas[12].

La Soirée du Cœur à barbe et la fin de Dada

modifier

Selon Marc Dachy, la fin de Dada a « lieu officiellement à l'été 1923 », à l'occasion de la « soirée du Cœur à barbe » : une manifestation dadaïste sabotée par Paul Éluard, André Breton et leurs amis[13].

Breton forme autour de lui un nouveau groupe et une nouvelle revue : La Révolution surréaliste. Louis Aragon écrit Une vague de rêves, un texte qui anticipe le Manifeste du surréalisme[14].

De l'autre côté, Francis Picabia, excédé par Breton, prétend ironiquement lancer un nouveau mouvement : l'instantanéisme, en essayant d'y rallier Pierre Albert-Birot. Il présente ce prétendu mouvement dans le dernier numéro de sa revue 391 et à l'occasion de son ballet Relâche[14].

Continuité ou solution de continuité ?

modifier

« Dadaïsme et surréalisme, les termes font couple. Continuité d'hommes, poètes et peintres. Et solution de continuité : le passage du nihilisme à la recherche d'une positivité, image neuve, à retrouver ou à inventer de l'homme et de la société[15]. »

La relation entre les deux mouvements est discutée par la critique. Dans une première perspective « Dada a été considéré comme l'événement fondateur dont le Surréalisme n'aurait été qu'un simple développement ». Dans une deuxième, « c'est Surréalisme qui est au contraire magnifié alors que Dada se voit ravalé au rang de maladie infantile du Surréalisme ». Pour l'historien Jean-François Fourny, ces deux lectures sont insuffisantes, et il faut surtout tenir compte de « la volonté de puissance d'André Breton qui cherchait à soustraire à Tristan Tzara le rôle dirigeant qu'il assumait ». C'est pour lui la rivalité entre les deux hommes qui explique le mieux la transition d'un mouvement à l'autre[16].

Spontanéité dadaïste et automatisme surréaliste

modifier

Dada et surréalisme ont en commun la place prépondérante qu'ils accordent au hasard dans la création[17].

Bien que Dada se présente d'abord comme une entreprise de destruction, voulant faire table rase de toutes les valeurs traditionnelles, de toutes les institutions, ciblant indifféremment « la bourgeoisie, l’armée, la religion, l’État, les politiciens, la justice, la science considérée comme machine à tuer, de même que la culture et l’art », il exalte « le hasard, l’aléatoire, la spontanéité, l’automatisme, l’humour, le rire, la dérision, l’absurde, l’improvisation, l’insolite, l’inédit, l’imprévu, la provocation, la transgression, le scandale »[18]. Le hasard est pour les dadaïste un moteur de la création, une « garantie contre les dangers de la cohérence, du rationnel, de la logique, de la raison et des valeurs admises ». Le nom même du mouvement a été trouvé, selon la légende, au hasard dans un dictionnaire. On cite souvent un autre épisode fondateur : Jean Arp insatisfait de son travail, le déchire et le jette à terre, puis constate que les morceaux jonchant le sol correspondent à l'effet qu'il recherchait[19].

De même, le surréalisme fait « du fortuit, du surgissement de la surprise, une sorte d’art de vivre », et exalte la puissance de la rencontre fortuite. La magie de la rencontre frappante est au cœur de Nadja, œuvre majeure d'André Breton[20]. Pour explorer les puissances créatrices du hasard, les surréalistes mettent au point des techniques et des jeux, parmi lesquels, les expériences de sommeil hypnotique, les récits de rêve, le cadavre exquis et l’écriture automatique, qui donne « libre cours à l’afflux incontrôlé des mots issu d’une dictée de l’inconscient, laissant donc parler le langage sans tenter de l’orienter, a pour fonction de rompre avec la logique et de faire sauter les verrous de toutes les censures produites par la conscience »[21].

La continuité entre la spontanéité dadaïste et l'écriture automatique est soulignée par Tristan Tzara dans un entretien avec René Crevel en 1924, où il dénie le caractère novateur du surréalisme, et précise que la spontanéité doit s’appliquer non seulement à la poésie mais aussi aux actes de la vie[22].

Notes et références

modifier
  1. 1 2 3 4 Hopkins 2004, p. xiv.
  2. Hopkins 2004, p. xv.
  3. Margherita Leoni-Figini, « Tout renverser, tout repenser », TDC, no 901 « Dada », (ISSN 0395-6601).
  4. 1 2 Leoni-Figini 2005, p. 7.
  5. Dachy 2005b, p. 28.
  6. Leoni-Figini 2005, p. 10-11.
  7. Pierre Daix, « La guerre comme faillite de la civilisation bourgeoise », dans Dada et le regain de l’expressionnisme. Pour une histoire culturelle de l’art moderne : Le XXe siècle, Odile Jacob, (lire en ligne), p. 171-189.
  8. Leoni-Figini 2005, p. 8.
  9. Marc Dachy, Dada, La révolte de l'art, Paris, Gallimard / Centre Pompidou, (ISBN 2-07-031488-X), p. 79
  10. Denis Labouret, Histoire de la littérature française des XXe et XXIe siècles, Armand Colin, coll. « Cursus », (lire en ligne Accès payant), p. 80
  11. Dachy 2005b, p. 84-85.
  12. Dachy 2005b, p. 87-88.
  13. Dachy 2005b, p. 93.
  14. 1 2 Dachy 2005b, p. 94.
  15. G. Raillard, F. Robert, J. Goimard et J. Rocchi, « Les arts et la littérature », dans Pierre Abraham et Roland Desné, Histoire littéraire de la France, vol. 11 : 1913-1939, Paris, Éditions sociales, , I. La France depuis 1914, p. 78
  16. Fourny 1986.
  17. Dominique Berthet, « Dadaïsme et Surréalisme, le hasard comme catalyseur: », Recherches en Esthétique, vol. n° 22, no 1, , p. 89–95 (ISSN 1267-9291, DOI 10.3917/ree.022.0089, lire en ligne, consulté le )
  18. Berthet 2007, p. 90.
  19. Berthet 2017, p. 90.
  20. Berthet 2017, p. 91.
  21. Berthet 2017, p. 93.
  22. Henri Béhar, notices de Tristan Tzara, « Manifeste Dada 1918 », dans Œuvres complètes, t. I : 1912-1924, (ISBN 2-08-06-0764-2, lire en ligne), p. 359-367

Annexes

modifier
Une catégorie est consacrée à ce sujet : Dada et Surréalisme.

Articles connexes

modifier

Bibliographie

modifier

Monographie

modifier
  • (en) David Hopkins, Dada and Surrealism, a very short introduction, Oxford, Oxford University Press, (ISBN 0-19-280254-2)

Articles et chapitres d'ouvrage

modifier
  • Michel Sanouillet, « Dada et surréalisme », dans Dada à Paris, CNRS Éditions, (ISBN 978-2-271-06337-3, DOI 10.4000/books.editionscnrs.8798, lire en ligne), p. 361-386.
  • Jean-François Fourny, « ‘Un Jour Ou l’autre on Saura’: De Dada Au Surréalisme », Revue d’Histoire Littéraire de La France, no 5, , p. 865–75 (JSTOR 40528904).
  • (en) Robert Lebel, « From Dada to Surrealism », xxe siècle, vol. XXXVI, no 42, , p. 73-80.
  • Timo Kaitaro, « Irresponsabilité dadaïste et surréaliste », dans Dada and Beyon, vol. 1 (DOI 10.1163/9789401200547_005 Accès payant), p. 61–69.
  • Marie-Paule Berranger, « Critique de la critique entre Dada et Surréalisme. Du degré zéro de la critique à la réécriture de l'histoire littéraire », Revue des Sciences Humaines, no 306, , p. 13-232 (ISSN 0035-2195)
  • (en) Sylvia Kantarizis, « Dada and the Preparations for Surrealism », Australian Journal of French Studies, vol. 8, no 1, (DOI 10.3828/AJFS.8.1.44).
  • Gilles-Gaston Granger, « L’irrationnel comme recours dans l’art : Dada, surréalisme », dans L'Irrationnel, Odile Jacob, (lire en ligne), p. 181-199.
  • Dominique Berthet, « Dadaïsme et Surréalisme, le hasard comme catalyseur », Recherches en Esthétique, vol. 2017/1, no 22, , p. 89-95 (shs.cairn.info/revue-recherches-en-esthetique-2017-1-page-89?lang=fr).