Montiniacus en 866, Montegni sur Sambre en 1253, Montegniet en 1253, Montegny en 1403, 1418 et 1485, Montingny en 1439, Montigny en 1620, Montignies sur Sambre en 1656, Montigny sur Sambre en 1670, Montigny en 1795, Montigny-sur-Sambre en 1820 et après 1830, et enfin Montignies-sur-Sambre[3].
L’origine du nom Montignies-sur-Sambre demeure difficile à établir, en raison de l’ancienneté du village et de l’absence de traditions orales permettant d’en éclairer la signification[4]. Les plus anciennes formes connues, dont Montiniacus dans le polyptyque de Lobbes, ont suscité diverses interprétations au fil du temps. Selon le chanoine C.-G. Roland, le suffixe latin ‑iacus, fréquent dans la toponymie de l’époque franque, ne renverrait pas exclusivement à des noms de personnes, mais pourrait également désigner un élément du relief[5]. Dans cette perspective, Montiniacus exprimerait l’idée d’un «lieu élevé». Cette lecture est reprise par J.-B. Lambier, qui ajoute deux hypothèses fondées sur les racines latines inesse («ici gît une montagne») et ignis («montagne de feu»). Ces interprétations, rapportées et discutées par Edmond Yernaux, illustrent la diversité des approches érudites concernant les origines du toponyme[6].
La transformation progressive des noms latins en ‑eis, puis en ‑igny, serait intervenue après l’époque carolingienne. Certains auteurs, dont Guilmot, rattachent cette évolution à une influence saxonne, en rapprochant la finale ‑igny / ‑ignies du terme inn, signifiant «logis» ou «village», ce qui s’inscrirait dans le contexte de l’implantation saxonne dans le nord de la Gaule[6]. Cette hypothèse, bien que reprise dans plusieurs travaux, est contestée par Chotin, qui rejette les explications germaniques ou strictement latines. Il attribue ces finales à un héritage celtique, en rappelant que la désinence gauloise ‑ec, exprimant la notion de propriété, a évolué en de nombreuses formes romanes telles que ‑y, ‑ies ou ‑ieu[6]. Dans cette logique, des formes anciennes comme Saviniec ou Flaviniec auraient donné Savigny et Flavigny, et de même Montigny. Pour Chotin, la finale ‑igny / ‑ignies / ‑egnie désignerait donc originellement «le domaine» ou «la propriété» d’un individu, une interprétation que Edmond Yernaux mentionne comme l’une des plus cohérentes dans l’ensemble des théories proposées[7].
Montignies‑sur‑Sambre se situe dans la vallée moyenne de la Sambre, à l’est du centre de Charleroi, dans un environnement où le relief s’organise autour d’un fond de vallée relativement bas et de versants doucement ondulés. L’altitude y varie de manière modérée : le lit de la Sambre constitue le point le plus bas, tandis que les quartiers s’étendent sur des replats et des pentes légères qui témoignent d’un modelé hérité de l’érosion fluviale.
Le sous‑sol appartient au bassin houiller de Charleroi, caractérisé par des formations carbonifères riches en veines de charbon, dont l’exploitation a profondément marqué le paysage par la présence historique de puits, terrils et zones industrielles. La Sambre, axe hydrographique majeur, structure l’organisation spatiale : son cours régulier, canalisé et bordé d’infrastructures, a favorisé l’implantation d’activités industrielles et de voies de communication.
L’occupation du sol reflète une urbanisation dense, ponctuée de quelques espaces verts résiduels et de zones anciennement industrielles en reconversion. Les cartes topographiques et données altimétriques disponibles montrent un territoire compact, fortement anthropisé, où les éléments naturels subsistants cours d’eau, micro‑reliefs, sols limoneux s’inscrivent dans un cadre urbain continu.
Le quartier de La Neuville, situé à l’ouest de Montignies-sur-Sambre, tire son nom non d’un personnage local comme on l’a longtemps supposé, mais vraisemblablement d’une villa reconstruite « à neuf » après une destruction ancienne. Les sources disponibles indiquent en effet que l’expression Neuve Ville était déjà employée bien avant 1681, ce qui exclut l’hypothèse d’un lien direct avec Jacques de Neuville[8]. Cette interprétation, reprise dans les travaux d’Edmond Yernaux, s’inscrit dans une logique toponymique fréquente où la notion de nouveauté renvoie à une réédification plutôt qu’à un fondateur[9].
La Vieille Place dans le quartier de la Neuville.
La Neuville regroupait autrefois plusieurs hameaux distincts, chacun doté de sa propre vie communautaire et de ses ducasses : Warmonceau, le Via, le Vitrier et la Vieille Place. Ces noyaux villageois formaient un ensemble morcelé mais dynamique, dont l’identité se distinguait nettement de celle du centre de Montignies-sur-Sambre. Les habitants de La Neuville entretenaient historiquement des relations plus étroites avec Charleroi qu’avec le village voisin[9]. Cette proximité se manifestait notamment par des activités de contrebande avec la ville fortifiée, phénomène courant dans les zones périphériques des places militaires[9]. Les liens sociaux entre Neuvillois et Montagnards restèrent longtemps distants : les premiers étaient majoritairement houilleurs, tandis que les seconds se consacraient surtout aux métiers agricoles et à la fabrication de clous. Cette différence socio‑professionnelle, relevée par Edmond Yernaux, contribua à maintenir une certaine séparation culturelle entre les deux communautés[9].
Le hameau des Trieux doit son nom à l’aspect ancien du terrain, constitué autrefois de parcelles incultes s’étendant « à tris », c’est‑à‑dire en bandes irrégulières. Malgré cette origine liée à des terres peu productives, le lieu devint progressivement l’un des centres majeurs du maraîchage montagnard, réputé pour la qualité de ses légumes écoulés sur les marchés de Charleroi[10]. Cette évolution, relevée dans les travaux d’Edmond Yernaux, témoigne de la capacité du hameau à transformer un espace marginal en zone agricole prospère[10].
La vie locale était rythmée par la fête des Trieux, au cours de laquelle on dressait l’« arbre de la liberté », décoré de rubans multicolores. Autour de cet arbre, la jeunesse dansait au son de la ducasse, perpétuant une tradition festive profondément ancrée dans l’identité du quartier. À proximité, le hameau de Saint‑Jean, bien qu’administrativement intégré aux Trieux, développa une personnalité propre[10]. On y maintint longtemps une coutume carnavalesque consistant à allumer de grands feux autour desquels garçons et filles dansaient main dans la main, une pratique qui renforçait la cohésion communautaire et distinguait Saint‑Jean des autres noyaux du quartier. Ces traditions, évoquées par Yernaux, illustrent la richesse culturelle des Trieux et de Saint‑Jean, deux hameaux dont les usages festifs et les activités agricoles ont contribué à façonner l’histoire sociale de Montignies‑sur‑Sambre[10].
Le quartier du Roctiau, situé à l’est de Montignies‑sur‑Sambre entre la place Albert 1er et la limite avec Châtelineau, doit probablement son nom au terme wallon roctia, qui désignait le roitelet, un petit oiseau familier des haies et des bois[11]. Avec le temps, cette appellation dialectale aurait été francisée pour devenir Roctiau, une évolution linguistique que mentionne Edmond Yernaux dans son étude sur la toponymie locale[11].
Sous l’Ancien Régime, le Roctiau se présentait comme une zone largement boisée, composée de terres peu aménagées et traversée par un nombre très limité de chemins. Cette configuration en faisait un espace isolé du reste de la commune, faiblement peuplé et longtemps marginal dans l’organisation territoriale de Montignies‑sur‑Sambre[12]. Les descriptions anciennes évoquent un paysage rural où les habitations étaient rares et dispersées, ce qui contribua à maintenir le quartier à l’écart des grands axes de circulation[11].
Au cours du XIXesiècle, le Roctiau connut une transformation notable avec l’installation d’un moulin à vapeur, signe d’une première industrialisation locale[10]. Cette implantation marqua le début d’un changement progressif dans la vocation du quartier, jusque‑là essentiellement forestier et agricole. L’arrivée de ce type d’équipement témoigne de l’intégration du Roctiau dans le mouvement économique qui toucha l’ensemble du bassin carolorégien à cette époque[10].
Le Warmonceau, situé au nord de Montignies‑sur‑Sambre, à la frontière de Charleroi et de Gilly, constituait autrefois une petite seigneurie distincte, aux côtés de la Brousseterre, Charnoy et Gilliers. Mentionné dès 886 dans le polyptyque de Lobbes sous la forme Goharmont, le lieu a connu au fil des siècles une série de variantes toponymiques révélatrices de l’évolution linguistique régionale : Warmont saut, Warmonchiaut (1656), Verd Monceau, Wir‑monsart ou encore Vermonsart[11]. Ces transformations successives, relevées dans les travaux d’Edmond Yernaux, témoignent de la plasticité des noms de lieux dans le bassin carolorégien[11].
Au XVIIesiècle, le Warmonceau se présentait principalement comme un espace rural composé de bois et de prairies, faiblement habité et encore éloigné des zones densément peuplées de la commune[11]. Une carte de la même époque, publiée par J. Fichefet, confirme l’usage du nom Warmonceau et permet de visualiser un paysage largement ouvert, où les terres agricoles dominaient[11].
Selon Chotin, le toponyme renverrait à l’expression Verd Monceau, interprétation qui associe le lieu à une élévation verdoyante plutôt qu’à un anthroponym[11]. Cette lecture s’inscrit dans une tradition d’analyse toponymique attentive aux formes anciennes et à leurs dérivations romanes. Elle complète les hypothèses évoquées par Yernaux, qui souligne la richesse des variations orthographiques et phonétiques ayant façonné le nom du Warmonceau au cours des siècles[11].
Saint-Jean, quartier situé au sud de Montignies entre la Sambre et la chaussée de Charleroi.
Saint-Charles, quartier situé au sud-ouest de Montignies à la limite avec Charleroi.
Le Poirier il est situé au centre de la localité de Montignies. Il rappelle le nom d'un charbonnage.
La Duchère, situé à l'est entre la rue du Centenaire et la limite avec la localité voisine de Châtelineau.
Samaritaine, il est situé dans le quartier de la Neuville au sud de la route de la Basse-Sambre. Une école porte le nom.
Les Récollets, il est situé dans le quartier de la Neuville. Le nom rappelle l'établissement d'une congrégation de religieux Franciscains dans le quartier en 1674 jusqu'à la Révolution française mais rétablit en 1833[13]’[14].
L’hydrographie de Montignies‑sur‑Sambre est dominée par la présence structurante de la Sambre, cours d’eau navigable qui traverse la section d’ouest en est et constitue l’axe principal du réseau local. La rivière y adopte un tracé canalisé, intégré au système des voies hydrauliques gérées par la Direction de l’Exploitation des Voies navigables, ce qui en fait un élément majeur tant du paysage que de l’organisation urbaine[15].
La région correspondant à Montignies‑sur‑Sambre s’inscrit, dès la fin du IIIesiècle avant notre ère, dans l’espace occupé par les populations belges, un ensemble celto‑germanique établi entre le Rhin et la Seine et structuré en une confédération que les sources antiques désignent sous le nom de Gaule belgique[18]. Parmi les groupes les plus influents figuraient les Nerviens, les Trévires et les Aduatiques. Selon Edmond Yernaux, ces derniers contrôlaient un territoire étendu incluant les zones correspondant aujourd’hui à Montignies, Charleroi, Gosselies, Châtelet et une partie de Seneffe, ce qui situe la localité dans une aire d’occupation ancienne et organisée. Durant l’époque gallo‑romaine, Montignies‑sur‑Sambre semble avoir constitué un domaine rural établi à proximité de la Sambre, dont le cours était alors plus large et plus puissant qu’à l’époque contemporaine[19]. Les dépôts alluvionnaires observés à Bosquetville et sur l’île de la chaussée Solvay[Note 3], mentionnés par Yernaux, indiquent un niveau d’eau sensiblement plus élevé dans l’Antiquité, ce qui éclaire les conditions environnementales dans lesquelles s’inscrivait l’occupation humaine. Ces indices géologiques renforcent l’idée d’un paysage façonné par les crues et les dépôts successifs du fleuve. Les découvertes archéologiques réalisées dans la vallée du Ris de Villé, sur le versant sud‑est de l’Épine, ont révélé l’existence d’une villa romaine. Les fouilles menées par D.-A. Van Bastelaer ont mis en évidence des tuiles, des fragments de poterie et des substructions qui témoignent d’un établissement structuré, probablement lié à une exploitation agricole[20]. Les chemins antiques identifiés sur le site montrent que cette villa était intégrée à un réseau de circulation reliant Châtelineau, Lodelinsart, Jumet et Courcelles. Une borne portant les clefs de Saint‑Pierre, emblème de l’abbaye de Lobbes, fut retrouvée à proximité, mais Yernaux souligne que les terrains concernés relevaient historiquement de Montignies, confirmant l’appartenance du site au territoire communal[21].
La villa gallo‑romaine, fut mise au jour à Montigny au XIXesiècle. Elle occupait environ un demi‑hectare et se composait d’un bâtiment de plain‑pied aux murs en bois et torchis reposant sur des fondations de moellons. Les sols étaient réalisés en béton ou en ciment de briques pilées, et plusieurs hypocaustes assuraient le chauffage[22]. Une cave profonde de deux mètres, accessible par un escalier de pierre, contenait un petit columbarium ou peut‑être un lararium, ce qui suggère la présence de pratiques cultuelles domestiques. Le mobilier découvert poteries, vases en verre, objets en marbre et divers ustensiles reflète un cadre de vie relativement aisé[22]. Le Musée archéologique de Charleroi conserve aujourd’hui quelques pièces issues de ces fouilles, notamment des fragments d’urnes, des poteries cinéraires, des outils et une médaille romaine. Yernaux insiste sur le caractère superficiel des fouilles anciennes, qui explique la modestie du matériel retrouvé[22]. L’occupation ancienne du territoire est également attestée par plusieurs découvertes funéraires. Des cimetières belgo‑romains ont été identifiés au Roctiau, aux prés Belvaux et au bas de la rue Spinois. Les tombes, souvent circulaires, contenaient des urnes cinéraires, des vases, des bijoux et parfois des paillettes d’or mêlées aux cendres, signe que des objets précieux accompagnaient les défunts lors de la crémation[23]. Les poteries, remarquablement conservées malgré près de dix‑huit siècles d’enfouissement, témoignent d’un savoir‑faire artisanal soigné. Parmi les objets notables figurent une bague chevalière gravée représentant deux cerfs en course, divers vases antiques et des clous de chaussures romaines (caligae), dont le terme wallon calidges conserve une parenté linguistique. Pour Yernaux, l’ensemble de ces découvertes confirme l’importance et la continuité de l’implantation gallo‑romaine à Montignies‑sur‑Sambre[24].
La présence romaine dans la région de Montigny‑sur‑Sambre s’étend sur plusieurs siècles, ce qui explique la quantité importante de vestiges mis au jour dans le secteur. Les données réunies par Edmond Yernaux indiquent que le paysage antique était dominé par de vastes zones boisées où évoluait une faune variée comprenant cerfs, sangliers, chevreuils, rennes, aurochs et castors. La découverte, vers 1870, de fragments de bois de cerf confirme que certaines de ces espèces ont subsisté jusqu’à une période relativement récente[25]. Les habitants pratiquaient l’agriculture, la chasse et la pêche, et produisaient localement des poteries de facture simple. Les villas romaines, telles que celle de Gerpinnes, constituaient des unités économiques complètes où coexistaient activités agricoles, artisanales et domestiques. L’organisation du travail reposait sur des esclaves spécialisés forgerons, menuisiers, cordonniers tandis que les tâches nécessitant une expertise plus poussée étaient confiées à des hommes libres. Ce système, courant dans l’Occident romain, évolua progressivement vers le servage avant de laisser place aux structures communales médiévales[26]. L’alimentation combinait produits agricoles, viande de chasse et de bétail, ainsi que des denrées appréciées des Romains comme les huîtres et les escargots, souvent identifiés dans les résidus culinaires. Le beurre, plus accessible que l’huile, était largement utilisé. Les boissons courantes comprenaient l’eau, le lait et une bière locale appelée zythum ou cervoise. Les informations disponibles sur l’habitat restent limitées, la villa de la Neuville étant la seule décrite avec précision[27]. La tradition locale évoque l’existence d’un établissement religieux médiéval, parfois nommé Abbaye de Villé, qui aurait succédé à la villa romaine, mais aucune preuve archéologique décisive n’a été mise en évidence. Plusieurs étangs artificiels aujourd’hui disparus sont associés par la mémoire collective à cet établissement, sans qu’un lien avec l’époque romaine puisse être démontré. La destruction de la villa demeure hypothétique[28]. Yernaux mentionne la possibilité d’une ruine provoquée par les incursions des Chauques au IIesiècle ou par les invasions germaniques ultérieures. Les traces d’incendie relevées sur le site suggèrent une fin violente, suivie peut‑être d’une reconstruction à l’époque franque, ce qui correspond à des évolutions observées dans d’autres régions de la Gaule romanisée[28].
La mémoire locale conserve également le souvenir d’une ancienne digue associée à un ouvrage de barrage aujourd’hui disparu. Le ruisseau y formait autrefois une cascade en franchissant une large pierre servant de seuil de vanne, désormais enfouie sous les alluvions. L’ensemble appartenait à un étang ancien auquel la tradition en associe plusieurs autres[29]. À l’extrémité occidentale de la digue subsistent les vestiges d’une construction en moellons, dont deux montants de vanne en grandes pierres équarries récemment remis au jour par l’érosion. Aucun élément ne permet toutefois de rattacher ces structures à l’époque romaine. Selon Yernaux, ces étangs et ce moulin auraient dépendu de l’ancienne Abbaye de Villé et étaient alimentés par le Ris de Villé, dont le débit était autrefois plus important lorsque les versants étaient boisés. Un ancien sentier, aujourd’hui disparu, reliait le lieu‑dit le Résolu au chemin du Ris de Villé. Connu sous le nom de « chemin des Béguines », il longeait parallèlement l’ancien chemin de Lodelinsart à Montignies et pourrait lui être antérieur. Son appellation est associée aux ruines supposées d’un établissement religieux[30]. L’ensemble des traditions locales, analysées par Edmond Yernaux, suggère qu’une villa romaine détruite aurait été remplacée par un monastère primitif, possiblement lié aux origines de l’abbaye de Soleilmont, ce qui expliquerait la présence de bornes portant les clefs de Saint‑Pierre, emblème de l’abbaye de Lobbes. Cette hypothèse, bien que non confirmée par l’archéologie, illustre la continuité mémorielle entre l’occupation antique et les structures religieuses médiévales[31].
Du IVeauVIIesiècle, le christianisme s’implanta progressivement dans l’Empire romain, sans exercer d’influence politique majeure durant ses premières phases de diffusion. Parallèlement, les Francs reçurent de vastes domaines concédés par l’autorité impériale, qu’ils mirent en valeur avant de constituer, au début du Vesiècle, les fondements du futur royaume mérovingien[32]. Les souverains favorisèrent largement l’Église et les établissements monastiques, auxquels furent attribuées de nombreuses propriétés. Edmond Yernaux rappelle que l’abbaye de Lobbes, fondée au VIIesiècle, fut placée sous la protection de l’évêque de Cambrai. Au IXesiècle, le polyptique rédigé en 868 à la demande du roi Lothaire recensa les biens de l’abbaye dans 174 localités, parmi lesquelles Montigny‑sur‑Sambre, alors désigné sous le nom de Montiniacus et intégré au pago Darmiensi[33]. Les invasions germaniques et hunniques, dès le IVesiècle, provoquèrent destructions et insécurité dans de nombreuses régions. Pour obtenir une protection spirituelle, les populations participèrent à des pèlerinages imposés par le pape Boniface IV, avant que ces pratiques ne soient progressivement remplacées par des redevances versées à des établissements religieux plus proches, notamment l’abbaye de Lobbes[34]. Au Xesiècle, plusieurs paroisses, dont Montigny, tentèrent de se soustraire à ces obligations, ce qui entraîna des sanctions ecclésiastiques. Après le partage de la Lotharingie en 870, l’abbaye passa sous l’autorité de Charles le Chauve, puis fut cédée à l’évêché de Liège en 888. Une partie importante de ses biens fut alors annexée à l’Église de Liège, et Montigny semble avoir été intégrée à ces possessions, comme le souligne Yernaux dans son étude sur les origines médiévales de la localité[35].
Les sources médiévales disponibles mentionnent peu Montigny‑sur‑Sambre et ses habitants. Les documents conservés offrent des indications fragmentaires, principalement centrées sur les crises naturelles, alimentaires et sanitaires qui marquèrent durablement la région[36]. Entre le XIeet leXIVesiècle, les populations locales semblent avoir traversé une succession de catastrophes climatiques, épidémiques et sociales d’une gravité exceptionnelle, phénomène que Yernaux rattache à une vulnérabilité structurelle des communautés rurales de la Haute‑Moyenne Belgique médiévale[36].
Les chroniques régionales rapportent plusieurs épisodes de grande détresse selon Edmond Yernaux[37]:
1031: une invasion massive de mouches provoque une pestilence affectant à la fois les populations et les récoltes;
1044–1046: trois années consécutives de stérilité des terres entraînent une famine extrême. Les récits évoquent des cas de cannibalisme, touchant tant les voyageurs que les enfants attirés par de la nourriture;
1134: une sécheresse exceptionnelle met la Sambre entièrement à sec;
1196: une nouvelle famine, attribuée à un vent violent et desséchant, entraîne une flambée des prix, les vivres étant vendus jusqu’à dix fois leur valeur habituelle;
1234: un froid intense provoque une disette telle que les habitants auraient été réduits à consommer de l’herbe. Une épidémie de peste suit immédiatement cette période de privation;
1314: de fortes pluies dévastent la région; les ponts de bois sur la Sambre, la Haine et l’Escaut sont détruits et emportés;
1315–1317: une famine d’une ampleur exceptionnelle conduit à des violences extrêmes entre habitants. Une pestilence de deux ans s’ensuit, emportant, selon les chroniqueurs, près d’un tiers de la population;
1482: les archives de l’abbaye de Soleilmont signalent que toutes les religieuses succombent à la peste, laissant le monastère inhabité durant vingt et un ans.
Face aux crises récurrentes qui marquèrent le Moyen Âge, certaines autorités ecclésiastiques tentèrent d’atténuer les effets des pénuries. Lors d’une famine particulièrement sévère, l’évêque de Liège fit l’acquisition de grandes quantités de blé afin de constituer des réserves accessibles à la population[38]. Il organisa également des greniers publics destinés à limiter les conséquences de la disette et à stabiliser l’approvisionnement. Edmond Yernaux souligne que ce type d’intervention, rare mais significatif, témoigne de l’évolution du rôle pastoral et social des autorités religieuses dans une période où les communautés rurales demeuraient très vulnérables aux aléas climatiques et économiques[38].
À la fin du Moyen Âge, Montigny relève de la seigneurie des de Morialmé, une famille qui exerce alors l’autorité seigneuriale sur plusieurs localités de la région. Depuis plusieurs décennies, les habitants bénéficient des dispositions de la Charte de Godelscalc, un acte de franchise qui définit de manière précise les droits de la communauté villageoise ainsi que les obligations auxquelles elle demeure soumise[38]. Edmond Yernaux souligne que ce document, en vigueur depuis environ soixante ans, constitue un exemple représentatif des franchises octroyées dans les campagnes médiévales, où les rapports entre seigneurs et populations tendent à se formaliser. La charte présente plusieurs caractéristiques essentielles, notamment la reconnaissance de libertés locales, la fixation des redevances dues au seigneur et l’organisation de certaines responsabilités collectives, ce qui témoigne d’une évolution progressive vers une gestion plus codifiée des communautés rurales[38]:
elle consigne par écrit des usages antérieurement établis;
elle garantit certaines libertés et protections aux habitants;
elle définit les devoirs féodaux et les limites de l’autorité seigneuriale.
Comme dans de nombreuses chartes médiévales, le texte de la Charte de Godelscalc ne crée pas de droits nouveaux : il consigne par écrit des usages déjà reconnus par la coutume locale. Selon les principes juridiques en vigueur au Moyen Âge, « l’usage est plus ancien que la charte », ce qui signifie que l’acte ne fait que confirmer des prérogatives acquises progressivement par la communauté villageoise[38]. Edmond Yernaux souligne que cette formalisation écrite permettait de stabiliser les rapports entre les habitants et leurs seigneurs, en fixant des règles jusque‑là transmises oralement. La charte apparaît ainsi comme un instrument de régulation, garantissant la continuité des pratiques coutumières tout en leur donnant une valeur juridique explicite, phénomène caractéristique des franchises rurales médiévales[38].
Avant le XIIesiècle, les populations de Montigny‑sur‑Sambre vivaient sous un régime seigneurial particulièrement contraignant. La majorité des habitants, encore soumis au servage, devait acquitter la taille, accomplir des corvées et se conformer à diverses formes d’arbitraire seigneurial, telles que la mainmorte, les interdictions de mariage entre domaines ou l’usage obligatoire des installations banales[39]. Leur condition apparaissait d’autant plus lourde qu’elle contrastait avec celle des hospites, hommes libres attirés dès le XIesiècle par les établissements ecclésiastiques désireux de favoriser le défrichement. Edmond Yernaux souligne que cette distinction sociale, fréquente dans les campagnes médiévales, contribua à accentuer les tensions entre seigneurs et dépendants. À partir du XIIesiècle, l’essor des villes et l’arrivée de serfs cherchant de meilleures conditions de vie entraînèrent un affaiblissement progressif du pouvoir seigneurial[39]. Pour retenir leurs dépendants, de nombreux seigneurs durent accorder des franchises et des libertés économiques. C’est dans ce contexte que Godelscalc de Morialmé aurait octroyé une charte aux habitants de Montigny, en reconnaissance des torts causés par son autorité et afin de stabiliser la population locale. Cette charte s’inscrit dans le mouvement plus large des franchises rurales médiévales, qui visait à encadrer les rapports entre seigneurs et communautés villageoises[39].
L’Ancien Régime se caractérisait par une organisation politique et sociale dont les principes originels étaient simples, mais dont les formes ultérieures devinrent progressivement complexes. À l’origine, le pouvoir était concentré entre les mains d’un seul détenteur, cumulant les fonctions législatives, exécutives, judiciaires, militaires et parfois religieuses. Cette centralisation conférait au système une grande cohérence institutionnelle[39]. Avec le temps, l’évolution des structures politiques entraîna une fragmentation de cette autorité initialement absolue : les compétences se répartirent de manière non linéaire, sans distinction nette entre pouvoirs verticaux ou horizontaux, mais plutôt par un enchevêtrement de prérogatives[39]. Les seigneurs durent déléguer puis partager certaines de leurs attributions, pouvant être simultanément responsables de l’administration temporelle d’une seigneurie et détenteurs d’une autorité spirituelle. Le clergé local, représenté notamment par le curé, exerçait des fonctions dépassant parfois le cadre strictement religieux, incluant l’enseignement, la tenue de l’état civil ou la gestion de la bienfaisance[39]. Cette superposition de compétences entraînait parfois des conflits d’autorité. Dans le cas de Montigny, Edmond Yernaux note que ces tensions demeurèrent limitées et ne prirent jamais une ampleur significative, ce qui témoigne d’une relative stabilité locale au sein d’un système institutionnel pourtant complexe[39].
La seigneurie de Montigny‑sur‑Sambre conserva, jusqu’au XXesiècle, des limites territoriales très proches de celles établies au Moyen Âge, à l’exception notable de Bouffioulx, qui n’en faisait pas partie. Les frontières anciennes correspondent globalement à celles observables aujourd’hui, bien que l’aspect physique du territoire ait été profondément différent[40]. Edmond Yernaux rappelle que, jusqu’à l’époque moderne, Montigny‑sur‑Sambre ne possédait aucun bâtiment d’importance susceptible d’abriter une activité manufacturière : le paysage se composait principalement de zones boisées, de terres en friche, de sarts, de champs, de prairies, ainsi que de carrières et de mines de charbon exploitées à ciel ouvert sous forme de tranchées[40]. Cette configuration rurale et forestière témoigne d’un environnement encore largement façonné par les usages agricoles et extractifs traditionnels. L’établissement des limites anciennes de la seigneurie repose sur un ensemble de documents conservés dans les archives locales, mais aussi dans celles des communes voisines et des dépôts d’État de Mons, Bruxelles, Namur et Liège[40]. Parmi les sources mobilisées figurent des actes seigneuriaux, des terriers, des censiers, des chartes de franchise et divers documents cadastraux, qui permettent de reconstituer l’évolution du territoire et de comprendre la manière dont les communautés rurales structuraient leur espace. Ces archives constituent un corpus essentiel pour l’étude des territoires seigneuriaux médiévaux et éclairent la continuité administrative entre les périodes médiévale, moderne et contemporaine[40]:
un acte conventionnel entre la seigneurie de Montignies-sur-Sambre et le Pays de Liège, daté de 1656;
un «cercle-ménage» de la seigneurie et dismage de Gilliers (Gilly), établi en 1698;
un rapport rédigé par J. Puissant en 1770[Note 4];
un dénombrement de la seigneurie hautaine de Charleroi en 1768;
un dénombrement de la seigneurie de Charleroi daté du .
Selon Edmond Yernaux, ces documents constituent les principales références permettant de reconstituer l’étendue et l’organisation territoriale de Montigny-sur-Sambre sous l’Ancien Régime[40].
La commune de Montignies‑sur‑Sambre appartenait à la Principauté de Liège, un État ecclésiastique intégré au Saint‑Empire romain germanique. Dans ce cadre institutionnel, l’évêque de Liège faisait partie des suffragants de l’archevêque de Cologne, qui exerçait l’autorité métropolitaine sur l’ensemble de la province ecclésiastique. Cette organisation, rappelée par Edmond Yernaux dans son ouvrage de 1963 consacré à l’histoire de Montignies‑sur‑Sambre, illustre la place de la localité dans un réseau politico‑religieux structuré autour des pouvoirs impériaux et des hiérarchies ecclésiastiques[41]. Dans ses analyses, Yernaux souligne que l’appartenance à la Principauté de Liège conférait à Montignies‑sur‑Sambre un statut particulier, marqué par l’influence directe d’un prince‑évêque exerçant à la fois l’autorité spirituelle et temporelle. Cette double dimension, caractéristique des principautés ecclésiastiques du Saint‑Empire, déterminait les cadres juridiques, administratifs et religieux dans lesquels évoluait la communauté locale[41]. L’intégration de Montignies‑sur‑Sambre dans cet ensemble politique s’inscrivait également dans une géographie ecclésiastique plus vaste. En tant que suffragant de Cologne, l’évêque de Liège participait à une structure hiérarchisée où les décisions doctrinales, disciplinaires et parfois politiques se diffusaient depuis le siège métropolitain vers les diocèses dépendants. La province ecclésiastique de Cologne constituait ainsi un espace d’influence majeur au sein du Saint‑Empire, dont Montignies‑sur‑Sambre ressentait indirectement les effets[41].
Administrativement, la principauté était divisée en cinq quartiers[42]:
le quartier de Hesbaye;
le quartier de Moha, Condroz et Amont;
le quartier de Franchimont;
le quartier de Looz et Stockem;
le quartier de l’Entre-Sambre-et-Meuse.
Selon Edmont Yernaux, ce dernier était subdivisé en plusieurs districts, dont le premier comprenait la localité de Montigny.
La configuration politique régionale situait Montignies‑sur‑Sambre dans un ensemble territorial particulièrement morcelé. Seules quelques localités voisines Couillet, Marcinelle, Bouffioulx, Châtelet et le quartier de la Ville‑Basse relevaient, comme Montignies, de la Principauté de Liège. Les entités de Charnoy, Lodelinsart et Châtelineau dépendaient du Comté de Namur, tandis que Jumet, Gosselies et Ransart appartenaient au Duché de Brabant. Fontaine, Forchies et Bellecourt étaient intégrées au Comté de Hainaut[43]. Cette mosaïque politique, que Edmond Yernaux analyse avec précision dans son ouvrage de 1963, faisait de Montignies une avancée en coin dans le Comté de Namur, particularité géographique qui inspira la dénomination de deux charbonnages locaux. Le puits du Grand Mambourg Sablonnière, surnommé Pays de Liège, se trouvait près de la rue Spinois, entre les rues Aimé‑Mignolet et du Pays de Liège. Le puits du Trieu Kaisin, appelé Pays‑Bas, était situé sur le territoire namurois, immédiatement au‑delà de la chaussée de Châtelineau[43]. Sous l’Ancien Régime, Montignies‑sur‑Sambre demeurait un village modeste. Vers 1470, la communauté dut verser sa part du « Crénée », impôt permettant d’estimer à une cinquantaine le nombre de foyers présents. En 1694, on y comptait 202 maisons pour 622 habitants. Vingt‑cinq ans plus tôt, la localité regroupait déjà cent quarante propriétaires de chevaux et de bétail. Un compte de 1669 mentionne précisément 281 vaches, 72 chevaux, 25 brebis, 43 porcs, 27 génisses, 2 bœufs et 14 poulains paissant sur les terres communes[44]. Ce recensement ne reflète toutefois qu’une partie du cheptel, les grands propriétaires faisant paître leurs animaux sur leurs propres domaines. Yernaux, dans son étude, souligne que cette distinction entre pâturages communs et domaines privés éclaire la structure sociale du village[44].
Les grands propriétaires étaient d’ailleurs peu nombreux. Un document conservé aux Archives de l’État à Mons indique que seuls quelques habitants employaient du personnel domestique : le pasteur, la veuve Gaegne, l’orphelin André Grimaux, ainsi que François et Denis de Limbourg, chacun assisté d’une servante. Jean Faux disposait d’un valet, tandis que Bartholomé Lorent, mayeur, employait à la fois un valet et une servante. Ces données semblent néanmoins incomplètes, puisqu’elles ne mentionnent pas la ferme de Castagne, devenue plus tard la ferme d’Oignies[44]. Les archives locales permettent ainsi de nuancer l’image d’un village où la grande propriété restait marginale mais structurante. L’église Saint‑Remy constitue la plus ancienne des quatre églises actuelles de Montignies‑sur‑Sambre et la seule antérieure au XIXesiècle. Sa fondation remonte vraisemblablement au haut Moyen Âge[45]. Dédiée à saint Remi, évangélisateur de la région, elle apparaît dans des listes ecclésiastiques dès 868 et dans le pouillé de Notger en 980, ce qui situe son existence au IXesiècle, voire au VIIIesiècle. La paroisse relevait du Pagus Darmiensis, subdivision du Pagus magnus Lommensis, et dépendait de l’archidiaconé du Hainaut ainsi que du doyenné de Fleurus. Ces appartenances demeurèrent inchangées jusqu’au Concordat de 1801, qui rattacha la paroisse au diocèse de Tournai. Yernaux, en retraçant cette évolution, met en lumière la continuité institutionnelle d’une communauté dont l’histoire religieuse s’inscrit dans les structures anciennes du Hainaut et du diocèse liégeois[46].
Montignies et l'abbaye de Lobbes et le prieuré d'Oignies
La collation de la cure de Montignies‑sur‑Sambre fut longtemps exercée par l’abbaye de Lobbes, avant d’être partagée avec les seigneurs locaux lorsque la seigneurie fut intégrée aux possessions liégeoises et namuroises. À partir du XIIIesiècle, plusieurs actes confirment la donation des dîmes de Montigny au prieuré d’Oignies, auquel l’église demeura rattachée jusqu’à la Révolution française. Les bâtiments anciens, dont Edmond Yernaux souligne la vétusté, furent régulièrement réparés entre le XVIIeet leXVIIIesiècle : la tour en 1715, diverses chapelles en 1717, et la maison pastorale à plusieurs reprises[47]. En 1783, le prieur d’Oignies sollicita officiellement un nouvel emplacement pour reconstruire l’église et établir un cimetière, ce qui montre que l’édifice actuel repose sur des structures plus anciennes mais fut largement reconstruit à la fin du XVIIIesiècle. La construction de la nouvelle église suscita une vive opposition seigneuriale. Le , le curé Debreucque se rendit à Liège afin d’obtenir la levée de ces protestations. Le projet ne fut finalement réalisé qu’en 1789[48]. Pour financer les travaux, le couvent d’Oignies contracta un emprunt de 15 000 florins auprès de la veuve Wauthier, commerçante namuroise, en garantissant le remboursement par la vente éventuelle d’une terre de vingt‑deux bonniers située sous l’église de Moignelée. La communauté locale participa également au financement en vendant des biens communaux destinés à couvrir les frais de l’église et du presbytère. Une horloge existait déjà dans la tour de l’ancienne église, régulièrement entretenue, comme l’attestent les comptes de 1741[48]. Sous l’Ancien Régime, Montigny ne comptait qu’un nombre limité de chapelles : la chapelle Sainte‑Barbe, disparue au XIXesiècle ; une ancienne chapelle d’Aulne située rue du Marais[Note 5]; et la chapelle Notre‑Dame de Hal, édifiée au XVIIIesiècle sur l’actuelle place des Trieux, lieu de pèlerinage très fréquenté. Le Calvaire constitue le plus ancien monument religieux de Montignies‑sur‑Sambre. Classé par la Commission royale des Monuments, il se distingue par un toit galbé d’inspiration mosane. Bien que parfois daté de 1750, des documents attestent son existence dès le début du XVIIIesiècle, voire à la fin du XVIIesiècle[49]. L’édifice fut construit en deux phases : une crypte inférieure, puis une structure supérieure de style composite. Plusieurs traditions expliquent son origine, dont une légende évoquant un pèlerin revenu de Terre sainte. La célébration de la messe au Calvaire nécessitait une autorisation épiscopale, ce qui motiva une démarche officielle en 1788. Aux XIXeetXXesiècles, le lieu demeura associé à certaines cérémonies locales, notamment la procession Champeaux instaurée en 1836[50].
L’abbaye de Soleilmont, traditionnellement datée de 1088 selon Grammaye, aurait d’abord consisté en un simple enclos. Une tradition locale rapporte que des dames de chevaliers partis avec Godefroid de Bouillon lors de la Première Croisade s’y seraient retirées pour assurer leur salut. Certaines rejoignirent leur foyer au retour des époux, tandis que d’autres demeurèrent sur place, formant le premier noyau de la communauté féminine de Soleilmont[51]. Les domaines de l’abbaye s’étendaient jusqu’à Montignies‑sur‑Sambre. Plusieurs repères anciens la chapelle Sainte‑Barbe près de l’actuelle rue de l’Hospice, ainsi que des bornes proches de l’ancienne villa romaine et du Trieu‑Kaisin auraient marqué les limites de ces possessions. L’abbaye percevait vingt‑et‑une rentes réparties entre Châtelet, Farciennes, Montigny‑sur‑Sambre, Leernes, Marcinelle, Monceau, Montigny‑le‑Tilleul et Roselies[51]. Elles représentaient un total de 829 florins 5 sols 10 deniers en grains et 917 florins 11 sols 2 deniers en argent, provenant d’anciennes fondations ou de capitaux remboursés. Longtemps détentrice des terres locales, l’abbaye de Lobbes exerça un pouvoir spirituel et temporel durable. Les premières habitations se groupèrent autour du clocher, refuge naturel des populations. Le premier lieu de culte aurait été établi près de l’abbaye de Villé, avant un déplacement vers la vallée de la Sambre, à proximité du manoir seigneurial. Lors du partage des biens communautaires à la fin du Xesiècle, la cure de Montigny conserva une part jugée proportionnée à l’importance de la paroisse, élément que Yernaux met en évidence pour expliquer la structuration ancienne du territoire[52].
Montignies‑sur‑Sambre recevait régulièrement la visite de religieux missionnaires, prêcheurs et quêteurs, dont la présence témoigne de l’intense circulation pastorale caractéristique de l’Ancien Régime. Les archives signalent, en 1765, des dépenses destinées à chauffer des pères missionnaires, et en 1713, l’arrivée de jésuites venus de Couillet. Ces prêtres itinérants, souvent sans rattachement diocésain, vivaient de leurs tournées et étaient qualifiés de « vagants » ou « pérégrinants »[53]. Au début de la Révolution française, ils assurèrent le remplacement des curés émigrés, rôle que Edmond Yernaux met en lumière pour expliquer la continuité du service religieux dans les paroisses de la région. Les franciscains du couvent Saint‑François de Farciennes exerçaient leur ministère sur un vaste territoire incluant Châtelet, Fleurus, Fosses, Gerpinnes ou Fontaine‑l’Évêque[53]. Leur terminus castelensis comprenait Montignies‑sur‑Sambre, où ils collectaient des dons en nature grains, légumes, lard, pain, foin et où ils sont attestés dès 1674. Deux gardiens du couvent étaient originaires de Montigny : Jean Damascène Denisart (1673) et Onuphre de Limborgh (1787). Les capucins, installés en 1667 dans la Basse‑Ville de Charleroi, reçurent en 1670 un statut précisant leurs effectifs et missions[54]. Leur district englobait Montigny, où ils assuraient des offices mensuels et les fêtes mariales. Les récollets administraient les sacrements, célébraient les messes quotidiennes notamment celle de cinq heures destinée aux ouvriers et enseignèrent au Collège des Humanités jusqu’à la Révolution. Ces réseaux religieux, que Yernaux décrit avec précision, montrent l’intégration de Montigny dans une dynamique pastorale régionale dense[55].
Au début du XVIesiècle, les transformations des installations métallurgiques conduisirent à l’apparition progressive du haut fourneau. Parallèlement, les techniques de moulage se développèrent dans plusieurs centres : Marchiennes en 1502, Montigny‑le‑Tilleul en 1513, Bouffioulx en 1538 et Bomerée en 1612. De nouveaux établissements métallurgiques s’implantèrent ensuite dans la région, notamment à Marcinelle (1612), Monceau‑sur‑Sambre (1621), Gerpinnes (1674) et Charleroi (1686)[56]. À la fin du XVIIesiècle, ces usines prirent une ampleur croissante. Certains fourneaux mobilisaient près d’une centaine d’ouvriers, tandis que les forges pouvaient traiter plusieurs millions de livres de fer par an. Vers 1750, une forge moyenne employait une trentaine d’hommes et une fonderie une dizaine. La production du Hainaut demeurait toutefois instable : plusieurs établissements connurent des arrêts prolongés, comme un fourneau de Gougnies inactif depuis 1746, celui d’Acoz hors service, ou un autre à Gerpinnes abandonné. Ces difficultés illustrent un secteur fragilisé[56]. Lors du rattachement à la France, à la fin du XVIIIesiècle, l’activité métallurgique était globalement en déclin malgré la demande en projectiles pour les armées républicaines. En 1794, la région ne comptait plus que dix forges en activité contre vingt‑et‑une à l’arrêt, notamment à Monceau, Bomerée, Thy‑le‑Château, Aiseau et Acoz. Sous l’Ancien Régime, Montigny ne connut une véritable activité houillère que durant la seconde moitié du XVIIIesiècle[56]. Quelques mines furent exploitées en société et équipées de machines, comme la Grande Machine du Trieu‑Kaisin ou celles de la Petite Machine, de la Machine d’en bas et des cayats mécaniques. L’exploitation du charbon apparaît très tôt dans la région liégeoise : une chronique de 1195 mentionne déjà une « terre noire excellente pour le feu ». Dans la région sambrienne, le plus ancien document connu date de 1251, lorsqu’un accord entre l’abbé de Lobbes et l’évêque de Cambrai confirme l’existence de houillères à Gilly[57]. Les veines appartenaient alors au seigneur, qui pouvait en concéder l’exploitation moyennant redevances. Cette structuration féodale de l’extraction minière, que Yernaux rappelle dans son étude, éclaire les débuts de l’économie charbonnière locale. À Montigny, l’extraction commença probablement en même temps qu’à Charnoy et Gilly. Le futur exploitant devait d’abord obtenir un congé de recherche, puis déclarer toute veine trouvée pour obtenir un congé d’extraction, valable pour une seule fosse. Les obligations étaient nombreuses: redevances, description des veines, remise d’outils en cas d’abandon,etc.[58].
Aux XVIIeetXVIIIesiècles, les seigneurs de Montignies‑sur‑Sambre notamment les comtes T’Serclaes de Tilly, puis les comtes de Méan accordèrent diverses permissions d’exploiter les veines charbonnières moyennant un paiement annuel en argent. Malgré ces concessions, l’essor de l’industrie houillère demeura limité, freiné par des techniques encore rudimentaires, des coûts élevés, des transports difficiles et une administration lourde. Jusqu’en 1793, de nombreuses veines furent exploitées à Montigny, parmi les plus importantes : Bonne Espérance, Ardinoise, Grand Mambour, Sablonnière, Pays de Liège, Poirier, Trieu‑Kaisin et Vivier[59]. D’autres, exploitées en sociétés, recouraient au système du cayat et aux galeries seuwées, tandis qu’une multitude de petites veines n’étaient ouvertes qu’en tranchée ou par de modestes puits. Edmond Yernaux, dans son étude de 1963, souligne que cette diversité d’exploitations reflète un paysage minier encore fragmenté et peu mécanisé. À partir du XVIIIesiècle, des investisseurs aisés s’associèrent pour exploiter les fosses charbonnières, employant un nombre variable d’ouvriers. Sur la veine de Bonne Espérance, on comptait parfois moins de dix houilleurs, parfois plus de quarante[60]. La houille n’était jamais stockée, de peur qu’elle ne perde de sa valeur. Les mineurs étaient faiblement rémunérés entre cinq et dix sols par jour et ne bénéficiaient d’aucune indemnité en cas d’accident. Certains, victimes du grisou, restaient des semaines sans salaire. Malgré ces conditions difficiles, la production pouvait atteindre quatorze à quinze mille livres de charbon par jour. Les puits, appelés cayats, étaient d’abord équipés de treuils manuels actionnés par des femmes, puis de systèmes à chevaux permettant d’extraire jusqu’à quarante mille kilogrammes par jour[60]. L’évacuation des eaux demeurait l’un des principaux défis : les mines étaient régulièrement noyées. Des spécialistes comme Jacques de Neuville, puis l’installation d’une machine à feu en 1725, contribuèrent à améliorer la situation. Les catastrophes étaient fréquentes. En 1760, une inondation à la fosse Sacré Madame fit sept victimes. Les mineurs attribuaient parfois ces drames à des « esprits » des galeries, croyances populaires que Yernaux mentionne pour illustrer la culture minière locale[61]. Les guerres du XVIIesiècle aggravèrent encore les difficultés : plusieurs charbonnages furent détruits lors des sièges de Charleroi. Plus tard, les parçonniers de Montigny tentèrent d’obtenir des avantages douaniers pour vendre leur charbon vers Bruxelles et Anvers, mais se heurtèrent à l’opposition des houillères de Gilly et du procureur de Namur[62].
La Révolution française de 1789 marque une rupture politique et sociale majeure dans l’Europe de la fin du XVIIIesiècle. L’affirmation de la souveraineté nationale par les députés du Tiers État, qui se constituèrent en Assemblée nationale en juin, inaugura un processus de démantèlement de l’ordre d’Ancien Régime. L’abolition des privilèges, décidée dans la nuit du 4 août, mit fin aux prérogatives seigneuriales et ecclésiastiques[63]. Selon Edmond Yernaux, ces bouleversements idéologiques et institutionnels eurent des répercussions indirectes sur les régions voisines du royaume de France, dont le pays de Charleroi et Montignies‑sur‑Sambre. Dès 1790, plusieurs monarchies européennes, menées par le roi de Prusse, formèrent une coalition destinée à restaurer l’autorité de Louis XVI. La France répondit par une déclaration de guerre au souverain de Hongrie et de Bohême le , ouvrant une période d’expansion militaire qui favorisa l’intégration progressive de territoires frontaliers[63]. Au moment où s’engageaient ces conflits, Montignies‑sur‑Sambre traversait une disette sévère. Les barrières administratives entre provinces relevant pourtant du même souverain, Joseph II, compliquaient l’approvisionnement en grains. Les démarches entreprises pour obtenir des denrées à Charleroi ou auprès des États de Liège demeurèrent sans résultat notable, une situation que Yernaux décrit comme révélatrice de la fragilité économique des communautés rurales de la région[63].
La première invasion française de 1792–1793 s’inscrit dans le contexte des revers initiaux de l’armée révolutionnaire, suivis de la victoire de Valmy le . L’avancée française conduisit à une première occupation de Charleroi en novembre, avant une reprise autrichienne en mars 1793. Durant cette période, la Convention nationale supprima les anciennes structures administratives et imposa des municipalités provisoires élues[63]. Certaines localités exprimèrent le souhait d’être rattachées à la République, mais Montignies conserva une administration relativement stable. Les réquisitions militaires et les sièges successifs de Charleroi entraînèrent toutefois une forte pression financière sur la commune, qui dut recourir à des emprunts et à des procédures judiciaires pour compenser les pertes, phénomène que Yernaux analyse comme typique des villages proches des zones de combat. Au début de 1794, les autorités autrichiennes entreprirent d’importants travaux de fortification à Charleroi, assistées par des troupes hollandaises[64]. Les villages environnants, dont Montignies, furent sollicités pour fournir matériaux, transports et main‑d’œuvre. Le 28 mai, l’armée française du général Charbonnier lança une offensive qui échoua après trois jours d’assauts, conduisant à la levée du siège le 2 juin. Le lendemain, l’empereur François 1er d’Autriche entra dans Charleroi après avoir repoussé les troupes républicaines au‑delà de la Sambre. Les réquisitions de vivres, de houille, de chevaux et de matériel se multiplièrent, aggravant les difficultés des habitants, tandis que les prix des denrées augmentaient fortement[65].
Le 18 juin, les Français reprirent l’offensive sous le commandement du général Jourdan. Après un bombardement intense et plusieurs tentatives de franchissement de la Sambre, un assaut décisif fut mené le 24 juin. La garnison autrichienne capitula, et les troupes hollandaises furent capturées. Les deux sièges causèrent des destructions importantes : bâtiments ruinés, incendies, effondrement partiel de l’église Saint-Christophe et dévastation du faubourg. Les campagnes environnantes furent également touchées, accentuant la misère des populations[66]. Charleroi passa durablement sous contrôle français peu après ces événements, une étape que Yernaux considère comme déterminante dans l’intégration administrative de la région au système révolutionnaire. L’impact économique de la Révolution sur Montignies‑sur‑Sambre demeura limité. Comme le souligne Edmond Yernaux, les transformations politiques peuvent s’opérer rapidement, mais une mutation économique profonde exige un long processus : innovations techniques, accumulation de capitaux, infrastructures adaptées et formation progressive de la main‑d’œuvre[67]. Durant la brève période de domination française, ces conditions n’étaient pas réunies, et l’état des connaissances scientifiques ne permettait pas d’envisager une transformation radicale des modes de production. La Révolution modifia donc les cadres administratifs et juridiques, mais sans provoquer de bouleversement économique immédiat dans la commune[67].
Entre 1793 et 1815, l’économie de Montignies‑sur‑Sambre conserva des caractéristiques proches de celles observées durant le dernier siècle du régime seigneurial. Une légère intensification de l’activité se manifesta toutefois au début du XIXesiècle, accompagnée de l’introduction encore limitée de quelques machines. Malgré ces signes de modernisation, la traction animale demeura essentielle, le cheval restant la principale force motrice. Les données disponibles pour la période 1797‑1807 montrent que la profession la plus répandue était celle de journalier, qui employait un grand nombre d’hommes et même de femmes. Elle était suivie par le métier de cloutier, dont les effectifs dépassaient largement ceux des houilleurs[67]. Les marchands et les cultivateurs formaient également des groupes importants, chacun représentant environ la moitié du personnel des mines. On rencontrait en outre des voituriers, tonneliers, cordonniers, maçons, ainsi qu’un tamiseur, un rentier, un officier de santé et quatre tisserands. Ces derniers produisaient des étoffes grossières connues sous les noms de nivelles, musalaine, coatings et sayète. Aucune industrie métallurgique n’était encore implantée dans la commune ; les seuls travailleurs du fer étaient les cloutiers, une situation que Edmond Yernaux décrit comme typique des villages charbonniers avant l’industrialisation[67]. L’exploitation du charbon évolua progressivement, passant des veines à ciel ouvert aux cayats, puits verticaux profonds de 50 à 80 pieds. Le mineur descendait dans un cuvat, tonneau manœuvré d’abord à la main par deux femmes, puis par des chevaux. L’introduction des machines à molettes permit d’augmenter fortement la production, malgré une grande pénibilité pour les animaux. Le transport du charbon était assuré par des voituriers appelés harniqueux, qui approvisionnaient les fermes du Brabant, du Namurois et les rivages sambriens[68]. Aux XVIIIeet débutXIXesiècles, les cayats se concentraient au Warmonceau, à la Neuville et au Roctiau. La famille Drion joua un rôle majeur : Adrien Drion contrôlait notamment les veines de Bonne Espérance, Clamenforge, l’Ardinoise et Catulat, ainsi que les charbonnages de Masse et Droit Jet[69]. Une catastrophe en 1800 causa la mort de quatorze ouvriers. D’autres sociétés locales exploitèrent diverses veines, dont Gibraltar, Houppe en l’air, la Ronge, le Poirier, ou encore Grande Forêt, qui possédait son propre rivage sur la Sambre. Yernaux souligne que cette diversité d’exploitations illustre la transition d’un charbonnage artisanal vers une organisation plus structurée[70].
Sous le régime français, plusieurs sociétés demandèrent des concessions étendues. La plus importante fut Le Grand Mambourg‑Sablonnière, dite Le Pays de Liège, fondée en 1771 et réorganisée en 1808. En 1814, elle installa une machine à vapeur de 50 chevaux, marquant l’entrée de la région dans l’ère industrielle[71]. Le charbonnage de la Réunion au Warmonceau obtint une machine similaire en 1812. À côté de la houille, Montigny comptait diverses petites industries : la brasserie Vissoul (1763), le moulin Delwart, une forge de maréchal‑ferrant, ainsi que de nombreuses boulangeries, dont le nombre passa de quatre à vingt‑trois sous le régime français. Pour Yernaux, cette multiplication des ateliers et commerces témoigne d’une diversification lente mais réelle de l’économie locale[72]. Les campagnes de 1812 et de 1813 marquent un tournant décisif dans les guerres napoléoniennes. La retraite de Russie, suivie des défaites en Allemagne, contraint les armées françaises à se replier vers le territoire national. Au début de 1814, les troupes alliées pénètrent dans les départements du Nord. Le 29 janvier, des unités cosaques s’emparent de la place forte de Charleroi[73]. Au cours du mois de février, plusieurs corps d’armée russes commandés par les généraux Witzingerode, Zernitchev, Woronzoff et Stroganov traversent la région à marches forcées afin de rejoindre l’armée prussienne du feld‑maréchal Blücher. Leur jonction contribue à la victoire alliée lors de la bataille de Laon (9‑), qui précipite la signature du Traité de Paris (). Celui‑ci impose l’abdication de Napoléon et son exil à l’île d’Elbe[67].
Le retour de Napoléon en mars 1815 interrompt les débats constitutionnels. Le 15 juin, les avant‑postes prussiens stationnés dans la région de Charleroi sont attaqués dès l’aube par les troupes françaises. Les positions de Jamioulx sont détruites, et les forces prussiennes se replient vers les hauteurs de Gilly, probablement autour du Sart‑Allet, où le général Zieten établit une ligne défensive appuyée par l’artillerie[73]. Napoléon traverse Charleroi dans l’après‑midi et se dirige vers Fleurus. Plusieurs charges de cavalerie française échouent à déloger les Prussiens. Selon la tradition locale, l’empereur aurait alors ordonné au général Letort de « balayer » la position ennemie. L’assaut permet de rompre la ligne prussienne, mais Letort est mortellement blessé. Les habitations situées le long de la route de Fleurus sont rapidement transformées en hôpitaux improvisés[74]. Ces combats ne constituent que le prélude aux affrontements majeurs de la bataille de Ligny () et de Waterloo (), épisodes que Yernaux considère comme déterminants pour comprendre la vulnérabilité des communes proches de Charleroi. Après Waterloo, les armées alliées traversent de nouveau la région à partir du . De nombreux soldats français blessés tentent de regagner la France ; environ six cents d’entre eux meurent à Charleroi[75]. À Montigny, quatorze bateaux transportant des invalides français et prussiens sont dirigés vers Namur. En août 1815, le VIe corps d’armée prussien, commandé par le général Tannenzien, est cantonné à Charleroi et dans les communes voisines. Il revient brièvement en janvier 1816, marquant le dernier passage de troupes étrangères dans la région. Après des années d’occupation, de réquisitions et de privations, la population retrouve enfin une relative tranquillité, pour une période qui ne durera qu’une quinzaine d’années[75].
À la suite du Congrès de Vienne et du Traité de Paris en 1815, l'actuelle Belgique est rattachée à la Hollande[76]. À la suite des réformes administratives instaurées par les autorités françaises puis conservées sous le Royaume des Pays‑Bas, Montignies‑sur‑Sambre adopta un système centralisé dans lequel les États‑Députés exerçaient un contrôle direct sur les nominations locales. Les conseillers communaux étaient élus pour six ans, avec un renouvellement par tiers tous les deux ans ; la première élection se déroula le [76]. Les échevins étaient désignés par les États‑Députés sur présentation du conseil, tandis que le mayeur était nommé par le roi sur proposition du ministre de l’Intérieur. Charles Lefèvre fut ainsi désigné le . Les fonctionnaires communaux, tels que le secrétaire (L. Vissoul, puis Libert Brieven en 1821) et le receveur (Bertrand Toussaint, remplacé par Jacques Renaudin), relevaient également des États‑Députés. Les administrateurs prêtaient serment de fidélité aux lois et s’engageaient à n’accepter aucun avantage matériel[77]. Les fonctions étaient honorifiques, mais le mayeur et les échevins percevaient une rémunération supérieure à celle du secrétaire. Le premier tirage au sort des conseillers sortants eut lieu le . Un incident survint lorsque l’échevin Vissoul ne fut pas retenu comme candidat ; une seconde séance, le 20 décembre, rétablit sa candidature, et les États‑Députés confirmèrent son mandat en mars 1822. Pour être électeur au district de Charleroi, il fallait acquitter 15 florins de contributions directes, tandis que l’éligibilité exigeait 50 florins, un cadre que Edmond Yernaux décrit comme représentatif du système censitaire hollandais[78].
La période hollandaise se caractérisa par une activité administrative limitée, conséquence de la faible importance démographique de la commune et de finances restreintes. Un dispositif royal imposait l’alarme par la cloche de l’église, la mobilisation obligatoire des habitants de 16 à 60 ans, la réquisition des pompes à incendie de Charleroi, Gilly ou Châtelet, ainsi que l’indemnisation des blessés et des familles de victimes[79]. En 1819, la commune perçut une rente sur quarante‑quatre habitants ayant bâti sur des terrains communaux. En 1820, une indemnité provinciale de 298,34 florins fut affectée à la restauration de l’église, bien que cette somme provienne initialement du logement de troupes prussiennes en 1815. Entre 1819 et 1821, un projet de réfection du Calvaire et de plantation d’une allée de peupliers d’Italie fut également envisagé. Ces mesures illustrent la lenteur administrative de l’époque et les contraintes financières pesant sur Montigny, un constat que Yernaux souligne dans son étude[80]. Au début du XIXesiècle, l’industrie du fer dans la région se limitait essentiellement à la fabrication de clous. Cette activité connut un certain essor grâce au développement des charbonnages, mais les techniques demeuraient traditionnelles. Les salaires atteignirent leur niveau le plus bas sous le régime hollandais, comme le montrent les comparaisons établies entre 1811 et 1821. La description de ces métiers, selon Yernaux, témoigne d’une économie encore largement artisanale[81].
L’exploitation du charbon à ciel ouvert disparut progressivement au profit de puits étroits appelés cayats, permettant d’atteindre des profondeurs de 40 à 50 pieds. Les concessions restaient peu nombreuses et provenaient pour l’essentiel de périodes antérieures. Après l’épuisement des veines supérieures, les exploitants amorcèrent un mouvement de concentration capitaliste et sollicitèrent l’installation de machines à vapeur. La première machine autorisée sous le régime hollandais fut celle du Poirier, mise en service en 1824 : un modèle à haute pression muni de deux chaudières cylindriques en fer laminé[82]. Dans la plupart des charbonnages, à l’exception du Pays de Liège, l’extraction reposait encore sur des machines à molettes et à tambours actionnées par des chevaux, permettant une production pouvant atteindre quarante tonnes par jour. Le métier de mineur demeurait dangereux malgré la faible profondeur des fosses mécanisées[83]. Un accident notable survint le , lorsqu’un mineur français, Félix Croquier, chuta mortellement dans un puits d’environ cinquante aunes, malgré les tentatives de secours de jeunes hiercheurs. Les exploitations minières étaient majoritairement détenues par des parçonniers, souvent à l’origine de futures sociétés plus importantes[83]. Toutefois, en l’espace de vingt‑cinq ans, ces petits exploitants furent progressivement évincés par la concurrence des charbonnages industrialisés. Le mouvement de concentration, amorcé sous le régime français, se poursuivit sous le régime hollandais, favorisé par l’amélioration des routes, la canalisation de la Sambre et le début du canal Charleroi‑Bruxelles. L’ouverture de la navigation sur la Sambre fut inaugurée le 21 juillet par le roi Guillaume des Pays‑Bas, accueilli froidement par la population carolorégienne. Yernaux interprète cet épisode comme révélateur des tensions politiques et économiques qui marquèrent la région à la veille de la révolution belge[84].
Montignies-sur-Sambre et la forteresse de Charleroi
Éléments de la Porte de Waterloo ou de la Belle Alliance, ancienne porte de la fortification de Charleroi construite par les Hollandais en 1816. Éléments déplacés lors du démantèlement de la forteresse (1869-1872). Il est située rue Petite Aise.
La construction de la forteresse de Charleroi commença le par la pose de la première pierre à la porte de Waterloo. Les travaux de fortification de la Ville Basse furent entrepris le sous la direction du commandant du génie Orthuine. Conçue à une échelle nettement supérieure à l’ancienne enceinte environ quatre fois plus vaste la nouvelle forteresse devait constituer l’une des positions militaires les plus puissantes d’Europe[85]. L’ouvrage s’étendait largement sur le territoire de Montignies‑sur‑Sambre, notamment vers les rues Spinois, Saint‑Charles et l’avenue Gilliaux. L’ensemble du site fut longtemps désigné localement sous le nom de Travaux. Bien que démantelées en 1868, les zones herbeuses issues des anciens talus demeurèrent familières jusqu’au début du XXesiècle et accueillirent notamment l’Exposition de 1911[85]. La porte de Waterloo fut démontée puis réinstallée dans une maison de la rue de la Petite Aise, où elle est encore visible aujourd’hui. Yernaux souligne que ces vestiges ont longtemps structuré la mémoire urbaine de Montignies[85]. Au début du XIXesiècle, la Sambre n’était pas correctement canalisée sur ses rives montagnardes, ce qui provoquait des inondations fréquentes. La commune fut touchée par plusieurs crues majeures, notamment en 1809 et durant les hivers 1816‑1819, décrites par la presse de l’époque comme de véritables catastrophes. Ces épisodes, selon Yernaux, illustrent la vulnérabilité des communes riveraines avant les grands travaux hydrauliques du XIXesiècle[85].
Sous le règne de Guillaume 1er, le mécontentement s’accrut en raison de politiques jugées défavorables aux populations belges : impôts sur la mouture et l’abattage, protection perçue comme excessive envers les protestants, abaissement des tarifs douaniers et obligation d’utiliser le néerlandais dans l’administration et l’enseignement. Malgré quelques assouplissements en 1829, l’impopularité du régime persista[86]. Lors de la Révolution belge de 1830, Montignies‑sur‑Sambre demeura relativement calme, contrairement à Charleroi, où la présence de la forteresse créa un climat quasi militaire. De nombreuses familles se réfugièrent dans les communes rurales voisines. La situation se dénoua sans affrontements majeurs lorsque la garnison hollandaise quitta Charleroi discrètement, de nuit. La Révolution belge de 1830 eut un impact limité mais réel à Montigny. Bien que le bourgmestre Dominique Vissoul ait affirmé en juin 1831 qu’aucun volontaire de la commune n’avait participé aux combats, plusieurs habitants reçurent officiellement la Croix commémorative des Volontaires de 1830. Parmi eux figuraient Baudouin Bertinchamps, Pierre Derkinderen, Gustave et Léopold Fivé, André Hérard, Léopold Prévot, Napoléon Roisin et Théodore‑François Warnon[87]. Plusieurs volontaires jouèrent un rôle actif dans les opérations militaires. Les frères Gustave et Léopold Fivé, régisseurs aux usines de Marcinelle, participèrent à la mobilisation des communes voisines contre les troupes hollandaises. Ils se distinguèrent lors des journées de septembre à Bruxelles, notamment lors de l’attaque du Parc, et furent promus officiers sur le champ de bataille. Léopold Fivé poursuivit sa carrière militaire jusqu’au grade de capitaine, tandis que Gustave termina comme lieutenant‑colonel et commandant de la place de Namur. La famille Prévot, originaire de Fleurus, fut également engagée. Léopold Prévot servit dans la compagnie de Fleurus, tandis que ses frères Léonard et Charles participèrent à plusieurs combats, dont Bruxelles, Lierre, Waelhem, Berchem et le siège d’Anvers[88]. Charles Prévot resta dans l’armée jusqu’en 1849, quittant le service comme lieutenant au 4e régiment d’artillerie. Ces engagements montrent que, contrairement au rapport officiel de 1831, Montigny compta plusieurs volontaires ayant contribué de manière significative aux événements révolutionnaires, un point que Yernaux met en évidence dans son étude[89].
À l’époque de l’indépendance belge, Montignies‑sur‑Sambre se trouve au seuil d’une mutation économique profonde. Selon Edmond Yernaux, cette période marque le début d’un processus qui modifie durablement la structure démographique, l’organisation administrative et l’aspect territorial de la commune. En l’espace d’un siècle, la localité, jusque‑là caractérisée par une économie essentiellement agricole, évolue vers un pôle industriel majeur. Les transformations touchent autant l’espace en surface que les couches souterraines, au point de remodeler entièrement le paysage communal, phénomène que l’auteur décrit comme une véritable métamorphose[90]. Bien que Montignies conserve encore, au début du XIXesiècle, une forte vocation rurale, l’extension progressive de l’industrie s’impose rapidement[91]. Yernaux souligne que les premières années du régime belge voient l’implantation de nouvelles activités industrielles, souvent sans considération pour les usages agricoles traditionnels[92]. Le secteur charbonnier, en particulier, connaît une évolution décisive: les exploitations deviennent plus profondes, plus vastes et mieux intégrées dans un marché désormais national grâce à la disparition des anciennes limites comtales. Les petites exploitations familiales cèdent la place à de grandes compagnies minières, qui exploitent des veines plus larges et recourent aux machines à vapeur pour accroître le rendement[93]. À partir de 1866, les charbonnages prennent une importance déterminante et alimentent l’essor industriel de la région pendant près d’un siècle, phénomène que Yernaux considère comme l’un des moteurs essentiels de la transformation locale. Au début du XIXesiècle, plus de la moitié du territoire communal est encore consacré aux activités agricoles: terres labourées, prés, jachères et bruyères composent un paysage dépourvu de massifs forestiers. Le réseau de circulation se limite alors à quelques chemins de terre et sentiers. Face à l’absence d’infrastructures adaptées, l’administration communale adopte une politique financière reposant sur la vente progressive de son patrimoine foncier[93]. Entre 1832 et 1839, plusieurs aliénations de terrains parfois évaluées à des dizaines de milliers de francs permettent de financer l’empierrement des voies existantes et l’ouverture de nouveaux axes. Ces travaux concernent notamment les routes menant à Charleroi, Châtelet, Gilly, Châtelineau, Lodelinsart et Fleurus[94]. Dans la seconde moitié du XIXesiècle, l’industrialisation accélère encore ce mouvement: de nouvelles rues sont ouvertes ou améliorées, parmi lesquelles la rue Brigade Piron (1885), la rue de la Cure (1888), le pavage de la rue Spinois (1893), la rue de la Paix (1895), la rue du Garde‑Barrière (1896), ainsi que la rue de la Place et la rue Bertinchamps (1898). Certaines liaisons, comme celle reliant directement la place de la Neuville au Résolu, ne seront réalisées qu’au début du XXesiècle[95].
Jusqu’au XIXesiècle, le territoire de Montignies‑sur‑Sambre ne dispose que d’un réseau routier limité, composé essentiellement de sentiers reliant les noyaux d’habitat. Comme le rappelle Edmond Yernaux, la création d’une voie pavée répondait avant tout à des impératifs économiques, ce qui explique la lenteur du développement des infrastructures. Les chemins traditionnels, appelés localement piges ou pésintes, formaient un maillage rudimentaire; lorsqu’ils étaient bordés de haies, ils prenaient le nom de ruelles. Leur largeur était strictement définie : la pésinte devait mesurer quatre pieds, tandis que les autres voies se répartissaient en catégories allant du chemin à cheval, large de six pieds, au chemin du prince, qui pouvait atteindre quarante pieds. L’organisation des voies montagnardes est déterminée par deux facteurs majeurs[96]. D’une part, la nécessité de transporter les houilles extraites du Warmonceau et de la Neuville, enclave liégeoise au sein du comté de Namur; d’autre part, la position frontalière de Montignies, située au contact des localités de la principauté de Liège, séparées par la Sambre. Cette configuration entraîne une orientation presque exclusivement nord–sud des grands axes, tels que le pavé du Pays de Liège, la rue Grimard, la chaussée de Gilly ou la rue Léopold[97]. Les liaisons est–ouest demeurent marginales et se limitent à deux sentiers : celui de Charleroi et celui de Châtelineau, ce dernier disparaissant en grande partie au XIXesiècle avec l’implantation de l’usine Champeaux. Pour quitter la région, les habitants de Montignies devaient rejoindre Charleroi et emprunter les itinéraires décrits dans les Mémoires de Henri Pringuet. Le chemin vers Mons passait par Dampremy et la Docherie à Marchienne‑au‑Pont, où l’on traversait la Sambre à gué, avant de rejoindre Beignée, les Trois Tilleuls, Marbaix-la-Tour, Thuillies, puis Leers‑et‑Fosteau et Montignies‑Saint‑Christophe, pour atteindre Jeumont et poursuivre vers Mons par Rouveroy, Saint‑Symphorien et le mont Panisel[97].
Un autre itinéraire quittait Charleroi au faubourg de Charnoy : l’un de ses embranchements menait à Bruxelles via Lodelinsart, la chapelle Notre‑Dame de Tongres et la Brûlotte à Jumet, pour aboutir à Gosselies; l’autre se divisait à Gilly, près du moulin Quinet, en une voie vers Fleurus et Louvain et une autre vers Namur par le Wainage, Lambusart et Martin‑Roux, itinéraire privilégié par les cloutiers. En aval de la Sambre, deux chemins desservaient Châtelet et Philippeville. Le premier passait par Marcinelle, les Fiestaux à Couillet et la Blanche Borne; le second gagnait Philippeville par Tarcienne, la ferme de la Bierlaire, la Maison Neuve, les Flâches de Gerpinnes et Bertransart[97]. Leur point de départ commun se situait à l’emplacement du futur pont‑levis de la route concédée de Charleroi à Montignies‑sur‑Sambre, où le seigneur de Charnoy avait établi une barque destinée à faciliter les traversées. En 1665, le passeur Nicolas Richir tenait sa baraque dans les prés Belvaux, avec l’accord des autorités seigneuriales et de l’abbesse de Soleilmont. Pour rejoindre Namur sans traverser la Sambre, les habitants pouvaient emprunter, durant la belle saison, le Chemin du Ban, long de plus d’un kilomètre, reliant Montigny à Châtelet, où existait un passage sur la rivière. L’itinéraire se poursuivait par Pont‑de‑Loup, Aiseau, Falisolle, Floreffe et Malonne, avant de franchir un gué menant sans obstacle jusqu’à Namur[97]. Au XIXesiècle, des travaux de drainage mirent également au jour, à Thiméon, l’encaissement d’un ancien diverticulum venant de Bois‑de‑Villers et se dirigeant vers Gosselies, où il croisait le Vieux Chemin de Namur avant de rejoindre, via Ransart, Jumet et Gilly, le Chemin de la Cayauderie, après avoir traversé le Warmonceau à Montignies‑sur‑Sambre. Le , Maximilien institua un service postal reliant Charleroi à Bruxelles, Maubeuge, Namur, Mons, Mariemont et Nivelles. Malgré ces aménagements, les routes demeuraient pour les habitants de Montignies des voies lointaines, presque abstraites, menant vers des contrées qu’ils imaginaient davantage qu’ils ne fréquentaient. Se rendre à Charleroi constituait déjà une difficulté, aggravée après la construction de la forteresse en 1666 : les étangs du Spignat, transformés en marécages, les redoutes édifiées sur les hauteurs du village et les tunnels percés dans les courtines compliquaient l’accès à la ville, désormais contrôlé par des portes gardées[98]. Comme le souligne Edmond Yernaux, ces voies de communication, longtemps essentielles à la vie quotidienne, ont structuré pendant des siècles les déplacements internes des habitants de Montignies‑sur‑Sambre. Elles témoignent aujourd’hui encore de l’évolution progressive du réseau routier local et de l’adaptation constante de la commune à son environnement géographique, économique et politique[99].
La première mobilisation ouvrière est documentée en 1862, au charbonnage du Poirier. Selon Edmond Yernaux, les tensions y étaient alimentées par un climat de défiance envers la direction, dont le comportement jugé abrupt compliquait les relations de travail. L’ampleur du mouvement incita le procureur du roi à y voir l’influence d’agitateurs extérieurs, hypothèse rapidement nuancée par l’enquête du bourgmestre. Celui‑ci, jouant un rôle de médiateur, conclut que les mineurs réagissaient avant tout à une modification envisagée du système de paiement des quinzaines[100]. Le conflit se termina par un accord imposant un préavis de quinze jours avant toute modification salariale, mais cette disposition fut abandonnée dès mars 1863 par la direction, provoquant une nouvelle rupture sociale. En 1867, une agitation d’un tout autre ordre éclata dans le bassin carolorégien. Le , une baisse des salaires dans plusieurs charbonnages déclencha ce que Yernaux décrit comme la première grève insurrectionnelle du Pays Noir[101]. Le mouvement, parti de Marchienne‑au‑Pont, se propagea rapidement à Monceau, Dampremy et aux communes voisines. Les revendications incluaient notamment la diminution du prix de la farine, denrée essentielle pour les familles ouvrières. Des groupes de mineurs se dirigèrent vers le moulin de Marchiennes, incendié après des heurts avec les forces de l’ordre. Malgré le déploiement de la troupe, la mobilisation gagna Jumet, Roux, Lodelinsart et Gilly[102]. Le 5 février, Montignies‑sur‑Sambre devint l’un des centres de tension, en particulier autour du puits du Moulin à Vent, où des ouvriers menacèrent les installations. La grève s’essouffla progressivement; le 8 février, environ 1 100 mineurs demeuraient mobilisés. Les arrestations se multiplièrent et, en mars, les tribunaux de Charleroi condamnèrent plusieurs dizaines d’ouvriers pour entrave au travail ou violences, avec des peines allant de quelques jours à plus d’un an d’emprisonnement[103].
L’année 1868 fut marquée par une nouvelle vague de troubles, inscrite dans un contexte de crise économique profonde. Malgré une production charbonnière élevée, la situation des travailleurs se dégradait, aggravée par la réduction du temps de travail, la baisse des salaires et l’augmentation du prix des denrées. Dès février, les autorités locales signalaient un climat social préoccupant. Au début de mars, les rémunérations atteignaient des niveaux particulièrement bas pour des journées de douze heures[104]. Le 24 mars, l’annonce d’une nouvelle diminution salariale provoqua des refus de descendre au fond, notamment au puits no 5 du charbonnage du Gouffre. L’intervention de la gendarmerie entraîna un affrontement violent, au cours duquel plusieurs agents furent blessés, dont le lieutenant De Hollin. L’agitation se répandit ensuite à Châtelineau, Châtelet, Montignies‑sur‑Sambre et Gilly, où des groupes s’en prirent à des installations industrielles. Le point culminant fut atteint à la fosse de l’Épine, à Montignies‑sur‑Sambre, épisode que Yernaux qualifie de l’un des plus marquants de l’histoire sociale régionale et que la mémoire locale désigne parfois comme la «guerre de l’Épine»[105]. Entre 1872 et 1879, les grèves minières se succédèrent dans un contexte de crise industrielle durable. En janvier 1872, les mineurs du Pays de Charleroi rédigèrent pour la première fois un cahier de revendications adressé aux directions. Faute de réponse, environ 25 000 ouvriers cessèrent le travail. Après dix jours, les syndicats, incapables de soutenir financièrement la mobilisation, durent appeler à la reprise sans obtenir de concessions. En 1875, un nouveau mouvement éclata à Bonne‑Espérance et Sainte‑Zoé, alimenté par des groupes venus de communes voisines[106]. Des réunions ouvrières se tinrent à la Neuville, où furent réclamés un conseil de prud’hommes et des mécanismes de régulation des conflits sociaux. Le mouvement s’étendit brièvement au Pays de Liège avant de s’éteindre. Face à la misère croissante, le conseil communal organisa une tombola de secours et lança des travaux de voirie pour fournir du travail. Une pétition demanda également la démolition de la forteresse séparant Charleroi de la Neuville et la construction de casernes[107]. En 1879, plusieurs charbonnages dont Trieu‑Kaisin, Bonne‑Espérance, Saint‑André et Moulin de la Réunion furent touchés par une nouvelle grève visant à obtenir une augmentation des salaires, jugés si insuffisants que certains ouvriers, selon un rapport officiel cité par Yernaux, «mangeaient des betteraves». Le bourgmestre Piérard souligna la gravité de la situation et recommanda l’instruction des travailleurs, l’achèvement des casernes, la création d’un conseil de prud’hommes et l’interdiction du travail des femmes dans les mines. Quelques incidents ponctuels furent signalés, entraînant la condamnation de plusieurs mineurs pour entrave à la liberté du travail[108].
Selon Edmond Yernaux, l’éclairage public de Montignies‑sur‑Sambre ne commence à se structurer qu’à la fin du XIXesiècle. Avant 1870, la commune ne dispose pratiquement d’aucune installation, hormis quelques dispositifs de chausséage le long des routes. En 1871, une première concession exclusive pour l’éclairage au gaz est attribuée à la Compagnie Générale pour l’Éclairage et le Chauffage par le Gaz, établie à Bruxelles. La commune ne s’engage toutefois pas à installer des réverbères, ce qui condamne le projet à l’inertie. En 1877, Montignies demeure la seule commune du bassin de Charleroi dépourvue d’un réseau d’éclairage au gaz[109]. Une nouvelle concession est alors confiée à l’ingénieur Groechen, mais les travaux accumulent retards et irrégularités. Après une procédure judiciaire, la concession est finalement annulée en 1881[108]. La même année, la commune charge Lesage de mettre en place un réseau d’éclairage, qui comprend environ trois cents lanternes, opérationnelles dès 1882. Une extension devient nécessaire en 1892, avec l’ajout de soixante‑dix‑sept lampes à pétrole, exploitées par adjudication. Les plaintes pour défaut d’éclairage se multiplient dans les années 1890, en particulier dans les hameaux, où les installations restent insuffisantes. L’électricité n’est introduite qu’au début du XXesiècle[110]. En 1914, son coût demeure élevé et peu de foyers sont raccordés. La Première Guerre mondiale accélère cependant sa diffusion: la pénurie de pétrole entraîne une multiplication des raccordements forfaitaires, ce qui favorise la généralisation progressive de l’éclairage électrique dans la commune, phénomène que Yernaux décrit comme un tournant majeur dans la modernisation locale. Le développement des transports connaît une évolution parallèle. En 1874, Gilles et Gonzée obtiennent la concession d’un tramway à traction animale reliant la place du Village à Charleroi. La redevance due à la ville augmente progressivement, passant de cent à cinq cents francs par kilomètre entre la troisième et la trente‑cinquième année. Le tram dessert également Warmonceau[111]. En 1884, la Société des Chemins de Fer Vicinaux Belges sollicite l’autorisation de remplacer la traction animale par une traction mécanique, mais la demande est d’abord rejetée. En 1892, une autorisation provisoire est finalement accordée pour la ligne des Jésuites. Les tramways à vapeur circulent jusqu’en 1902; lents, bruyants et générateurs de poussière, ils disparaissent sans regret, d’autant que les tarifs deviennent plus avantageux avec les nouvelles solutions de transport. Edmond Yernaux souligne que cette transition marque l’intégration de Montignies‑sur‑Sambre dans les réseaux modernes de mobilité du Pays Noir[112].
Les reliques de Saint-Valentin et la tentative de séparation de la Neuville
La châsse de saint Valentin de Terni. Cette œuvre en laiton est de style néogothique. Elle mesure 160 cm de haut, 90 cm de large et 60 cm de profondeur.
Edmond Yernaux rapporte qu’en 1874, sous le ministère du curé Chapuis, la paroisse de Montignies‑sur‑Sambre reçut du pape Pie IX les reliques de saint Valentin, martyr des catacombes romaines. Ce geste était interprété comme une marque de reconnaissance envers le renouveau religieux observé dans une communauté pourtant marquée par l’industrialisation. La translation du corps, organisée le , donna lieu à des manifestations publiques d’une ampleur exceptionnelle[113]. Malgré un temps pluvieux, la commune fut décorée, un arc de triomphe fut dressé près d’une usine, et une grand‑messe attira une foule considérable. Des pèlerins affluèrent de tout le bassin de Charleroi et du Hainaut ; environ deux cent cinquante groupes furent recensés, dont un contingent de Soignies comptant près de six cents participants. Yernaux souligne que cet événement marqua durablement la mémoire religieuse locale[114]. Quelques mois plus tôt, le , plusieurs centaines d’habitants de la Neuville avaient adressé une requête au Ministre de l’Intérieur afin d’obtenir leur détachement administratif du Centre. Ils invoquaient une série d’arguments qu’ils jugeaient déterminants[112]. Le hameau, installé sur une vaste colline, formait alors un ensemble d’environ douze cents maisons et connaissait une croissance rapide. Ses habitants estimaient entretenir peu de liens avec le reste de Montignies‑sur‑Sambre et évoquaient même une absence d’entente durable entre les deux parties de la commune[9]. Selon eux, la langue et le caractère différaient sensiblement, autant d’éléments qui, affirmaient‑ils, démontraient que « la nature elle‑même avait tracé » une séparation. Ils soulignaient également l’éloignement des bureaux communaux et de l’église, situés à l’extrémité du village proprement dit, à une distance variant entre trois kilomètres et demi et quatre kilomètres de la Neuville. Yernaux interprète cette requête comme l’expression d’une identité locale affirmée, nourrie par la topographie, l’essor démographique et les particularismes sociaux du hameau[115].
Le Monument au travail par Georges Wasterlain (1930). Parti subsistante. La sculpture était placée sur un socle avec la dédicace.
Edmond Yernaux décrit le comme le moment où la grève générale du Pays Noir atteint son point culminant. Dès la veille, une grande partie des charbonnages du bassin carolorégien Trieu‑Kaisin, Sébastopol, le Gouffre à Châtelineau, Noël Sart‑Culpart à Gilly, Bois Communal à Fleurus, Fiestaux à Couillet, ainsi que les puits du Poirier et de la Duchère à Montignies‑sur‑Sambre sont totalement ou partiellement paralysés. Les usines métallurgiques et quelques verreries constituent les rares établissements encore en activité[115]. Face à l’extension du mouvement, les autorités déploient d’importants effectifs militaires à Charleroi et dans les communes voisines : chasseurs, artilleurs, gendarmes, auxquels s’ajoutent des renforts annoncés depuis Tournai et Anvers. Malgré cette présence, des cortèges de grévistes se forment dès le matin, notamment aux Quatre‑Bras de Gilly, où convergent des groupes armés de gourdins et de haches[116]. Les manifestants imposent l’arrêt du travail dans plusieurs établissements : Gazomètre, ateliers Libotte, chaudronnerie Frère, verrerie Brasseur, puis les charbonnages du Mambourg et du Grand Mambourg. Une autre bande agit simultanément à Montignies‑sur‑Sambre, où le charbonnage de l’Épine est envahi, pillé et partiellement saboté. Dans d’autres fosses Saint‑Charles, Saint‑André, Saint‑Louis, Sainte‑Célénie[Note 6] les mineurs refusent de descendre et réclament des améliorations salariales et horaires. Malgré la présence des forces de l’ordre, les ouvriers rejoignent massivement le mouvement, et la tension croissante annonce les affrontements meurtriers qui marqueront cette journée, épisode que Yernaux considère comme l’un des plus dramatiques de l’histoire sociale régionale[117].
À Montignies, les troubles se traduisent par des incursions dans plusieurs établissements industriels. Des émeutiers forcent successivement les grilles des usines Delloye puis celles du Marais. Dans cette dernière, l’irruption dans le laminoir provoque la réaction des machinistes, qui libèrent de la vapeur pour disperser les intrus. Effrayés, les grévistes se replient vers Châtelet. Le 29 mars, le conseil communal est réuni d’urgence[118]. Le bourgmestre Jacques Piérard présente un rapport détaillant les mesures prises pour maintenir l’ordre : demandes de renforts militaires, organisation de patrouilles nocturnes, fermeture des cabarets et gestion de l’éclairage public. Malgré de nombreux télégrammes adressés aux autorités civiles et militaires, aucune réponse ne parvient à la commune. Piérard dénonce également l’absence de troupes au début de la grève, laissant isolés plusieurs établissements industriels, dont les laminoirs Delloye et ceux du Marais[119]. Après consultation des directeurs d’usines, le conseil conclut que la reprise du travail dépendra du rétablissement complet de la sécurité. Au début du XXesiècle, Montignies‑sur‑Sambre demeure lourdement affectée par les conséquences judiciaires des événements de 1886. Le , le conseil communal sollicite l’aide de l’État, estimant que les contribuables locaux ont dû supporter plus de 250 000 francs de charges en application de la loi de Vendémiaire, alors que les habitants condamnés n’avaient joué qu’un rôle mineur dans les faits reprochés. Yernaux souligne que cette situation illustre la persistance des séquelles financières et administratives des grandes crises sociales du XIXesiècle dans les communes industrielles du Pays Noir[120].
Le , le 19e division d'Infanterie de Réserve de l'armée impériale allemande passa par les armes 35 civils et détruisit 103 maisons lors des atrocités allemandes commises au début de l'invasion[121]. Des civils furent utilisés comme boucliers humains. Des personnes furent placées sur le pont de la Sambre pour qu'on ne le fasse pas exploser; d'autres durent progresser devant les troupes allemandes en direction de Nalinnes. L'hôpital Sainte-Thérèse échappa de peu à l'incendie. Le 10 et le , Montignies fut soumis à des bombardements par aéroplanes. Le , les Anglais arrivèrent dans la ville. Ce jour-là le 22 août, les Allemands entrent à Montignies vers midi. Mais la bataille fait rage à Loverval et les troupes sont bloquées tout le long de la chaussée de Gilly, actuellement avenue du Centenaire. Les habitants viennent voir les soldats. Le stationnement des troupes allemandes se passe bien jusque vers 17heures lorsque les envahisseurs se mettent à tirer brusquement sur les civils, sans aucune raison apparente[122]. Un habitant parle de cette anecdote, qui a particulièrement changé et bouleversé à jamais la ville de Montignies sur Sambre: C’est ma cousine A.F, la nièce de Mathilde Piérard, qui m’a expliqué la raison de ce changement. L’homme à tout faire de Tante Mathilde était monté au grenier avec des jumelles pour regarder par la tabatière le déroulement de la bataille de Loverval. Là-bas, un officier a vu un éclair dans la tabatière et est redescendu vers Montignies pour dire au Major allemand que des francs-tireurs se trouvaient dans cette maison, il s’agissait en fait du reflet du soleil sur les jumelles! Le Major a ordonné la fouille de la maison. Ne trouvant aucune arme, il a fait incendier la maison vers 18heures et l’homme à tout faire a été battu à mort pour avouer. Quant à Mathilde et sa servante, elles ont été amenées devant la gare, pour assister à l’incendie de leur maison. Les otages ont été aussi regroupés depuis la place communale où ils avaient été parqués. Aucune arme trouvées par l'ennemi, les frères sont amenés devant la gare[123]. Furieux, les allemands ont continué à brûler les maisons jusque sur la place communale. Ensuite, les otages, parmi lesquels Tante Mathilde, sa servante et les frères, les hommes ont été amenés sur les ponts de la Sambre et les femmes sur le déversoir, où ils ont passé toute la nuit dans l’humidité (pluie ou brouillard, selon les témoignages). Là, ils ont vu, à l’aller et au retour, le bourgmestre de Charleroi, Émile Devreux, qui se rendait en voiture au château de Parentville pour signer les accords de Couillet[124],[125]. Après la guerre 1914-1918, l'industrie se développe rapidement. La population s'accroît et atteint, selon les chiffres de l'état-civil 26 244 habitants en 1930.
Claude Yernaux souligne que l’entre‑deux‑guerres fut marqué à Montignies‑sur‑Sambre par une succession de mouvements sociaux, dont la grève de 1925 constitue l’un des épisodes les plus marquants. Cette année‑là, les usines de Sambre‑et‑Moselle deviennent le centre d’un conflit majeur : les 3 100 ouvriers cessent le travail, bientôt rejoints par l’ensemble du secteur sidérurgique régional[126]. Malgré des collectes de soutien limitées et plusieurs consultations internes, la mobilisation se prolonge. Les métallurgistes refusent une diminution salariale alors que l’indexation progresse, tandis que le patronat réclame des réductions pouvant atteindre 12,5 %. Le mouvement prend une ampleur exceptionnelle et devient l’un des plus longs de l’histoire sociale belge, s’étendant sur près de neuf mois[127]. À l’issue du conflit, de nombreux ouvriers de Montignies‑sur‑Sambre se trouvent sans perspective de réemploi et doivent émigrer vers la France. Aux usines Sambre‑et‑Moselle, la situation reste tendue en raison de l’intransigeance du directeur‑gérant, Servais. Pour briser la grève, la direction procède à un recrutement massif de travailleurs flamands, entraînant l’arrivée d’environ 4 500 ouvriers[128]. Le Broederbond tente alors d’organiser cette main‑d’œuvre afin d’éviter son assimilation au milieu wallon, en mettant en place des cercles culturels, des services religieux et des structures d’entraide. Ces initiatives ne produisent toutefois pas d’effets durables : la crise économique et les contacts quotidiens favorisent une intégration progressive. La grève de 1925 laisse une profonde amertume parmi les ouvriers, et la figure de Servais cristallise le ressentiment. En 1931, un chômeur tente de l’assassiner, sans y parvenir. Yernaux interprète cet épisode comme le signe de la tension extrême qui persiste dans le bassin industriel, longtemps après la fin du conflit[129].
En 1936, la Belgique décide de redevenir neutre. De plus, cette même année, les Allemands annulent le traité qu’ils avaient signé après la guerre 14-18, en amenant des troupes de ce côté-ci du Rhin. La Belgique se défend seule alors que la guerre menace. Il est donc décidé d’augmenter les effectifs de l’Armée. Mais les casernes sont trop petites pour accueillir tous ces soldats. On décide donc, toujours en 1936, d’agrandir la caserne Trésignies de Charleroi. Mais les soldats affluent et l’extension est seulement en travaux. Les miliciens devront donc faire leur service militaire à la caserne de Montignies-Neuville. L’ancienne verrerie Fourcault est aménagée à la hâte et dès , les premiers miliciens y sont casernés. Parmi eux, le futur Premier Ministre Edmond Leburton, qui fera son service militaire jusqu'au . Les nouveaux bâtiments de la caserne Trésignies seront inaugurés par les Allemands. Quant à la caserne de Montignies, elle servira de dépôt à l’armée allemande. Puis, après des fortunes diverses, elle servira de dépôt à Courthéoux, puis à Delfood. C’est là qu’ont été amenées toutes les cloches d’églises réquisitionnées pour en faire des canons. Ensuite, elles ont été chargées sur un train qui a passé la nuit à la gare de Montignies (actuel Carrefour). Là, les résistants ont creusé des tranchées de chaque côté du train et y ont caché les cloches. Après la guerre, toutes les cloches ont retrouvé leur clocher, sauf celle de Gilly-Haies qui s’est cassée dans la manœuvre[130].
Claude Yernaux rappelle qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, Montignies‑sur‑Sambre perdit son autonomie communale entre 1942 et 1944, période durant laquelle elle fut intégrée au « Grand Charleroi », au sein du District I, également appelé District de Charleroi[131]. Cette réorganisation administrative, imposée par l’occupant, modifia profondément la gestion locale jusqu’à la Libération. La commune fut l’une des plus touchées de la région par les bombardements alliés. Ces attaques, inscrites dans une stratégie militaire de long terme encore imparfaitement documentée, provoquèrent des pertes humaines et matérielles considérables. Elles accentuèrent également le déclin démographique amorcé depuis les années 1930, ramenant la population à un niveau proche de celui de 1914[132]. Les premières bombes tombèrent à la mi‑mai 1940, probablement larguées par des appareils alliés confrontés à des difficultés techniques. Elles frappèrent sans objectif militaire précis : des explosions eurent lieu près de la place Piret, causant plusieurs blessés et la mort d’une femme, ainsi qu’au carrefour des rues Jean‑Jaurès et des Trieux[133]. Les dégâts restèrent limités, mais un atelier de menuiserie de la rue Saint‑Charles fut entièrement détruit par un incendie consécutif au bombardement. L’année 1944 fut marquée par une série d’attaques beaucoup plus destructrices. Les forces aériennes alliées bombardèrent la gare de triage et le pont de Sambre entre le 2 avril et le 31 mai, entraînant d’importants dommages collatéraux. Plus de deux cents personnes perdirent la vie, plus de quatre cents maisons furent détruites et l’église Saint‑Rémy subit de lourds dégâts[134]. Le 23 décembre, une bombe V1 explosa dans la rue de la Pensée, ajoutant aux destructions déjà considérables[135].
Montignies‑sur‑Sambre fut libérée le . Située hors des axes stratégiques majeurs, elle ne connut que des opérations militaires limitées lors de la retraite allemande. Les groupes de résistance locaux, bien que faiblement armés et organisés, jouèrent néanmoins un rôle actif dans la sécurisation du territoire[136]. Plusieurs unités patriotiques se mobilisèrent pour empêcher la fuite des collaborateurs, protéger des dépôts stratégiques notamment de sucre et de carburant et établir des liaisons avec les forces alliées[136]. Le groupe de la Neuville mena l’une des premières actions en s’emparant d’armes à la caserne de gendarmerie et en affrontant des blindés allemands, parvenant à en neutraliser un et à capturer plusieurs soldats. D’autres engagements eurent lieu sur la route de Châtelet, à Farciennes et au pont du Vieux Campinaire, où les résistants participèrent à des combats contre les arrière‑gardes allemandes, infligeant plusieurs pertes à l’ennemi malgré leur équipement limité[137]. Plusieurs volontaires furent blessés, dont Léopold Ferbert, grièvement atteint. L’arrivée des troupes américaines mit fin aux derniers affrontements dans le quartier de la Neuville et confirma la libération définitive de Montignies‑sur‑Sambre[138].
En 1959, un centre de Traumatologie est inauguré à la rue du Centenaire[139] qui deviendra l'hôpital Reine Fabiola jusqu'en 2024. Quant à l'hôpital Sainte-Thérèse, il fut créé en 1903 par l'abbé Cyrille De Becker qui déplorait l'absence d'un hôpital dans sa paroisse. Il fit appel à des congrégations religieuses dont les Sœurs de Saint-François Régis de Paris et à la Congrégation des Filles de la Sagesse sous les conseilles de la Comtesse de Mérode. L'institut Sainte-Thérèse se voit confier par le Charbonnage du Poirier le soin de ses blessés. En 1933, une propriété est acquis et deviendra l'Hospice des Vieillards dénommé «La Providence»[Note 7] dont les pensionnaires y sont installés l'année suivante[140]. L'hôpital continua de fonctionné jusqu'en 2024 à la suite de l'ouverture du nouvel hôpital des Viviers à Gilly.
À la fin des années 1950, la concurrence des charbons étrangers et des autres formes d'énergie (pétrole, gaz naturel) amène la fermeture des charbonnages: Saint-André en 1957, Saint-Charles en 1958, la Duchère en 1965. Dix ans plus tard, c'est l'industrie sidérurgique qui est frappée. Le , en raison de la loi sur la fusion des communes, Montignies-sur-Sambre est intégrée dans la Ville de Charleroi dont le dernier bourgmestre été André Poffé.
Blason de Montignies-sur-Sambre. Ce sont les armes de la famille t'Serclaes de Tilly[141].
Blasonnement:De gueules au lion d'argent armé, lampassé et couronné d'or, à la queue fourchue, chargé sur l'épaule gauche d'un écusson d'or au chef échiqueté d'argent et de sable de deux tires qui est Bygaerden[142].
La chapelle du Calvaire, place Albert Ier. Le Calvaire de Montigny est l’un des monuments religieux les plus anciens et emblématiques du village. Bien que longtemps daté de 1750, des archives prouvent son existence dès le début du XVIIIesiècle, voire du XVIIesiècle. Il a été construit en deux phases: d’abord la crypte, puis la partie supérieure, ce qui explique son style particulier[144]. Deux légendes entourent son origine: l’une évoque un vœu pieux lié à un miracle, l’autre raconte qu’un habitant revenu de Terre Sainte aurait voulu reproduire le tombeau du Christ[144]. Le Calvaire servait occasionnellement à la célébration de messes, mais uniquement avec l’autorisation de l’évêque. Plus tard, il devint un lieu de passage pour certaines processions locales, notamment celle de Champeaux, instaurée en 1836[50]. Il a été classée en 1952[145].
L'église Saint-Remy.L'église Saint-Remy, attestée avant le XVesiècle, servait une paroisse longtemps dépendante d’un doyenné voisin. Dès le XVIIesiècle, la communauté se développe: une école et une cour de justice existent en 1650, et un vicaire assiste le curé au début du XVIIIesiècle. L’édifice ancien devient vétuste, entraînant de nombreuses réparations[146]. En 1783, l’accroissement de la population conduit les autorités diocésaines à ordonner la construction d’une nouvelle église sur un autre emplacement, probablement celui de l’édifice actuel. L’église primitive se situait sans doute près de la place du Blot, premier noyau du village. Le projet rencontre l’opposition des seigneurs, encore active en 1788[147]’[148]. Lors du bombardement de mai 1944, l'église a été sévèrement touchée[149] et en 1963, l'église a été restaurée[150]. À côté se trouvent encore des tombes du premier cimetière qui servit jusqu'en 1845. Elle conserve quelques ossements de saint Valentin. Ceux-ci furent offerts par le pape Pie IX en 1874 en remerciement du soutien des habitants lorsqu'il se trouva confiné au Vatican en 1870[151].
L'église Saint-Pierre à la Neuville.La maison Charlier située rue Jean Jaurès.La maison communale, place Albert Ier. La première Maison Communale fut installée en 1833 dans une maison privée, achetée par la Commune. En 1856, une nouvelle Maison Communale fut construite au bas de la Place, mais elle devint vite trop petite[152]. Vers 1908, un projet de nouvel Hôtel de Ville suscita une forte opposition, certains le jugeant trop grand et coûteux. Malgré cela, les travaux furent lancés en 1910 pour 145 179 francs, confiés aux entrepreneurs Bary et Hans, sur plans de l’architecte Guianotte, dont l’œuvre fut saluée pour sa qualité malgré des moyens financiers limités[153]’[154].
La porte de Waterloo ou de la Belle Alliance, rue Petite Aise no33. Éléments d'une ancienne porte des fortifications de Charleroi construites par les Hollandais en 1816. Pièces déplacées lors du démantèlement de la forteresse (1869-1872). Monument classé depuis 1985[155],[156].
L'église Saint-Pierre. En 1874, les habitants du hameau de la Neuville adressent au conseil communal une pétition réclamant la construction d’une église, invoquant l’éloignement des lieux de culte pour les cérémonies religieuses et les obligations paroissiales. Une commission communale est constituée en 1875 pour étudier la question[157]. Trois projets sont examinés en 1876: la transformation de l’église des Récollets en paroisse, la construction d’un édifice au Bodat sur terrain communal, et l’acquisition d’un terrain appartenant à Camille Mineur. Malgré son coût élevé, le conseil opte pour cette dernière solution, jugée plus avantageuse à long terme grâce à la revente de parcelles et à l’aménagement d’une place publique[158]. L’autorisation royale de bâtir est finalement délivrée le , alors que l’église est déjà achevée[159]. Cette église fut construite par Auguste Quinet en 1880 en style néo-roman[160]. Elle se situe place Émile Vandervelde.
L'église Notre-Dame de Lourdes, édifiée en 1914 en style néo-gothique par l'architecte Hector Leborgne[161]. Elle se situe à la rue Brigade Piron.
La Résidence Champeaux, anciens bureaux de la société Sambre et Moselle transformés en habitations sociales.Le couvent des Pères franciscains et l'église Saint-François. Après la Révolution française, les institutions monastiques ayant été détruites, les Franciscains ne purent se réinstaller qu’en 1833. Sur les conseils de l’évêque de Tournai, Labis, ils choisirent de s’établir dans le quartier de La Neuville, au cœur du bassin industriel de Charleroi[14]. Ils y trouvèrent le Château de Bonne-Espérance, anciennement propriété de la famille Drion, puis acquis en 1842 pour y fonder le collège Sainte-Barbe, qui ne dura que trois ans. En 1851, le supérieur provincial franciscain acheta le château[157]. Le , la première messe y fut célébrée, marquant la fondation du couvent Saint-François. La chapelle étant trop petite, la construction d’une grande église fut décidée en 1855, et la première pierre fut posée en 1858 par Labis[157]’[162]. L'église ne possède pas de clocher comme les autres, il y a un clocheton avec une flèche sur le toit. L'édifice possède un mobilier néo-gothique dans le chœur.[163]
Les anciens bureaux de Sambre et Moselle, édifié au 1er quart du XXesiècle[164].
Les processions: quatre processions se déroulaient chaque année. Il y avait: la procession de la Fête-Dieu (passait par la chapelle des Trieux), la procession Champeaux (date de 1836, faisait une halte au Calvaire et subsista jusqu'en 1967), la procession du (disparue en 1951), la procession du Roctiau (passait par la ducasse du quartier).
La Saint-Éloy: fête des métallurgistes. Fêté le 1er décembre.
La Sainte-Barbe: fête des mineurs. Fêtée le avec grandes libations.
Place Albert 1er. La place fut rénovée en 2023 dans le cadre du «Plan Places» de Charleroi, vise à transformer cet espace en un lieu de détente verdoyant et convivial[165].
Cimetière du centre, créé en 1849[57], rue du Cimetière à proximité de l'église Saint-Rémy[Note 9]. Cimetière de la Neuville, créé en 1879[159], rue du Wé.
Montignies-sur-Sambre abrite l'une des deux implantations de l'UCLouvain Charleroi, un des sites de l'université catholique de Louvain. Y sont donnés des formations de la Louvain School of Management[166]. Situé rue Trieu Kaisin[167], le campus est partagé avec le site Sainte-Thérèse de l'Institut d'enseignement secondaire complémentaire catholique (Haute école Louvain en Hainaut). L'école secondaire «Le Soleil Levant», rue Grimard. Institut Saint-Valentin, rue Saint-Valentin.
École Saint-Pierre[168], école de la Neuville, école des Cités[169], école de la Solidarité, école de la Duchère, école du Roctiau et école de la Vieille Place.
La zone commerciale qui relie l'avenue du Centenaire à la rue Saint-Valentin avec la future station Centenaire du métro léger de Charleroi en cours de construction en 2026.
L’économie de Montignies‑sur‑Sambre s’inscrit dans la dynamique plus large de l’agglomération carolorégienne, dont elle constitue un quartier densément urbanisé marqué par un héritage industriel encore lisible dans la structure productive locale. L’activité économique y repose aujourd’hui sur un tissu de petites et moyennes entreprises, de commerces de proximité et de services, tandis que les grandes fonctions industrielles lourdes, autrefois dominantes dans le bassin de Charleroi, ont largement décliné au profit d’activités tertiaires et para‑publiques. Les données statistiques locales issues du portail WalStat de l’IWEPS indiquent que le marché du travail dans les quartiers de Charleroi‑Est, incluant Montignies‑sur‑Sambre, se caractérise par une part importante d’emplois dans les secteurs de la santé, de l’enseignement, de l’administration publique et du commerce, reflet d’une économie désormais majoritairement tertiarisée[170]. Les indicateurs socio‑économiques régionaux montrent également que l’emploi public et para‑public occupe une place significative dans la structure de l’emploi wallon, tendance particulièrement marquée dans les zones urbaines où se concentrent les services collectifs et les institutions d’enseignement supérieur, comme l’implantation de l'université de Namur (campus UCLouvain FUCaM) à proximité immédiate de Montignies‑sur‑Sambre[171]. L’activité économique locale reste néanmoins influencée par les trajectoires industrielles du bassin houiller. Les transformations structurelles de l’économie wallonne, documentées par les rapports économiques de l’IWEPS, montrent que la région a connu un recul durable de l’industrie manufacturière au profit des services marchands et non marchands, avec une recomposition progressive autour de secteurs tels que la logistique, les technologies de l’information, la santé et l’économie sociale[172]. Montignies‑sur‑Sambre, situé le long de la Sambre et à proximité d’axes de transport majeurs, bénéficie indirectement de cette réorientation, notamment via les activités logistiques et les services liés à la mobilité urbaine. Les commerces de quartier, les services à la population et les petites entreprises artisanales constituent aujourd’hui une part essentielle du tissu économique local, en cohérence avec les profils observés dans les quartiers urbains denses de Wallonie.
Le complexe cinématographique Pathé construit sur Charleroi et Montignies.
Au niveau entreprises, il y a à Montignies-sur-Sambre deux zonings notamment celui installé à l'est à la limite avec Châtelineau comprenant divers entreprises et celui en cours de développement le long de la Sambre à la limite avec Couillet.
Au niveau commerce, on trouve notamment dans la localité divers commerces de proximités. Outre ces commerces, on trouve aussi de grands surface notamment le magasin de jardinage Tournesols à la limite avec Châtelineau. On note notamment la présence au nord dans le quartier de la Neuville, une zone de grandes surfaces le long de la route de la Basse-Sambre. On note notamment la présence de deux centre commerciaux à la limite de Montignies-sur-Sambre notamment le centre commercial Ville 2 se trouvent à cheval sur Charleroi dans le quartier du Faubourg et sur Montignies ainsi que le complexe cinématographiquePathé et du côté est le centre commercial Shopping Cora qui se trouve sur Châtelineau. Un marché hebdomadaire se déroule chaque vendredi matin sur la place Albert 1er[173].
La clouterie constituait, avant l’industrialisation, une activité artisanale exercée au sein des foyers, intégrée à l’économie rurale et aux rythmes de la vie domestique. Dans la région de Montignies‑sur‑Sambre, Edmond Yernaux signale que cette production est attestée dès le XVIesiècle, moment où l’usage de la houille commence à se diffuser dans le bassin carolorégien. Selon l’auteur, cette coïncidence n’est pas fortuite : l’apparition d’une source d’énergie plus efficace favorise l’essor de petites métallurgies locales, dont la fabrication de clous constitue l’un des premiers débouchés[56]. Des transactions de fer relativement importantes sont documentées en 1547 et 1591, ce qui témoigne d’un secteur déjà structuré, inséré dans des circuits commerciaux régionaux. Yernaux souligne que ces échanges ne doivent pas être interprétés comme des opérations industrielles au sens moderne, mais comme les signes d’une économie pré‑industrielle où les artisans dépendaient de marchands‑fournisseurs pour l’approvisionnement en métal et l’écoulement de leur production[56]. Le fonctionnement de la clouterie reposait sur une relation coutumière entre patrons‑fournisseurs et ouvriers‑artisans, relation que Yernaux décrit comme un système de dépendance réciproque : les premiers fournissaient la matière première et fixaient les conditions de travail, tandis que les seconds réalisaient la fabrication à domicile, souvent en complément d’autres activités agricoles ou artisanales. Ce modèle, typique des régions métallurgiques wallonnes avant l’ère industrielle, illustre une organisation sociale où la production était dispersée, mais néanmoins régulée par des usages bien établis[56].
Le patron fournissait aux cloutiers des verges de fer de diverses sections, livrées en bottes de 50 livres.
L’ouvrier fabriquait les clous à domicile, souvent avec l’aide de sa famille.
À la «relivrance», le patron payait un double salaire, dit «fer et façon», tenant compte de la perte de matière due au forgeage.
Si l’ouvrier réduisait cette perte en travaillant à plus basse température, il obtenait un «salaire-fer» supplémentaire[174].
L’essor de la clouterie dans la région de Charleroi s’inscrit dans un contexte économique profondément marqué par les politiques mises en place sous le règne de Louis XIV. Lorsque le souverain français prend possession de Charleroi en 1668, il instaure une exemption générale des droits d’entrée et de sortie pour toutes les marchandises destinées aux nouveaux habitants. Cette mesure, destinée à stimuler l’activité commerciale et à attirer des artisans, crée un environnement favorable aux métiers du fer. Edmond Yernaux souligne toutefois que cette dynamique ne se maintient pas après le rétablissement de l’autorité espagnole, les privilèges fiscaux ayant alors été abandonnés.
Dans le cadre juridique de l’Ancien Régime, le fer fourni à l’ouvrier demeurait la propriété du patron, ce qui limitait l’autonomie des artisans et structurait la production selon un modèle de dépendance coutumière. Yernaux rappelle que des formes de patronat sont attestées dans la région dès le XVesiècle, mais que les premiers maîtres cloutiers clairement identifiés à Montignies‑sur‑Sambre n’apparaissent qu’au XVIIIesiècle. Parmi eux, Joseph Thibaut occupe une place notable : établi à Montigny en 1752, puis installé à Charleroi en 1762, il devient, avec André Joseph Drion, l’un des principaux fabricants locaux. Leur activité s’insère dans un système où les échanges de clous sont soumis à des droits d’entrée, notamment lorsque les produits de Montigny sont acheminés vers Charleroi[175]. Certaines mesures ponctuelles viennent cependant alléger ces contraintes. En 1774, Marie‑Thérèse accorde des octrois permettant aux cloutiers de plusieurs localités Fontaine, Courcelles, Gosselies, Souvret, Montigny et d’autres de s’approvisionner en fer à Charleroi sans acquitter de taxes. Ces privilèges contribuent à renforcer la circulation régionale du métal et à soutenir la production artisanale. Yernaux note que les maîtres cloutiers de Charleroi tentent parfois de freiner l’installation de nouveaux ateliers, ce qui suscite des tensions, notamment avec les cloutiers du pays de Namur[175]. Les enclaves liégeoises conservent par ailleurs un avantage compétitif : les petits clous qu’elles produisent sont exemptés de droits, ce qui assure la pérennité de leur activité. Un épisode significatif survient en 1686, lorsqu’un certain Dorbay obtient un octroi l’autorisant à exporter de Charleroi des verges de fer exemptes de droits vers le pays de Liège. Là, ces verges doivent être transformées en clous de diverses dimensions, lesquels peuvent ensuite être réintroduits librement dans la ville. À partir de 1742, les fers provenant de la Principauté de Liège bénéficient eux aussi d’une entrée en franchise, ce qui renforce encore les échanges entre les deux régions et contribue à structurer un réseau métallurgique pré‑industriel particulièrement actif[175].
Cette organisation reflète une répartition professionnelle spécifique selon Edmond Yernaux[175]:
les ouvriers soumis à la couronne fabriquent principalement les grands clous,
tandis que les artisans liégeois, réputés pour leur habileté, se spécialisent dans les petits clous, dont la fabrication est plus délicate.
Selon Yernaux, la compétence reconnue de la main-d’œuvre liégeoise explique que le pouvoir impérial n’ait jamais imposé une fermeture complète de Charleroi aux travailleurs montagnards[175].
Vers le milieu du XVIIIesiècle, le cadre réglementaire entourant la circulation du fer et des clous se resserre sensiblement. Aux alentours de 1760, le Conseil des Finances limite l’octroi des licences permettant d’exporter des verges de fer ou d’importer des clous : ces autorisations ne concernent désormais plus que la fabrication des petits clous, à partir du numéro 7 inclus. Cette restriction s’accompagne d’un contrôle douanier particulièrement rigoureux, destiné à encadrer les flux de marchandises et à prévenir les fraudes[176]. Edmond Yernaux souligne que ces mesures traduisent la volonté des autorités d’organiser plus strictement une activité devenue essentielle dans plusieurs localités du bassin carolorégien. Une enquête ordonnée en 1738 par Marie‑Élisabeth, gouvernante des Pays‑Bas autrichiens, offre un aperçu précis de la situation dans la région avant ces réformes. À Gilly, on recense alors six maîtres‑cloutiers employant environ trente ouvriers, rémunérés cinq patards par jour[176]. À leurs côtés travaillent une vingtaine d’apprentis, dont le salaire oscille entre trois et quatre sols. Ce tableau, que Yernaux considère comme représentatif de l’économie locale, montre une organisation artisanale structurée, reposant sur un réseau de petites unités de production intégrées à la vie quotidienne des villages[176]. L’industrie du clou, florissante aux XVIIeetXVIIIesiècles, amorce toutefois un déclin progressif dès le début du XIXesiècle. Les transformations techniques, l’évolution des marchés et la montée de nouvelles formes de production industrielle contribuent à marginaliser cette activité traditionnelle. Dans la commune concernée, la clouterie disparaît complètement au cours de la seconde moitié du siècle, laissant place à d’autres secteurs mieux adaptés aux exigences de l’industrialisation naissante[176].
Au XVIIIesiècle, les charbonnages se multiplient et perdureront en se nommant: Trieu-Kaisin, Bonne-Espérance, Mambourg, Poirier. À la fin du siècle, on compte presque deux mille habitants. Au XIXesiècle, les charbonnages se développent jusqu'à 19 puits en activité. Les premières fabriques de charbon en briquettes établies en Belgique sont exploitées à partir de 1851 par les Dehaynin père et fils à Montignies-sur-Sambre, sous la direction d’un Français, Jean-Baptiste Bouriez.
Au lendemain de l’indépendance belge en 1830, l’industrie charbonnière du bassin de Charleroi entre dans une phase de mutation profonde. La suppression des anciennes frontières provinciales, héritées de l’époque autrichienne, crée un marché national unifié où la circulation du charbon n’est plus entravée par des barrières administratives[93]. Cette nouvelle configuration favorise l’investissement, stimule les échanges et accélère la modernisation des exploitations. Edmond Yernaux souligne que cette transition marque une rupture nette avec le système antérieur, dominé par de petites fosses familiales souvent limitées dans leurs moyens techniques et financiers[93]. La dynamique économique issue de l’indépendance encourage la formation de sociétés minières structurées, capables de mobiliser des capitaux plus importants et d’adopter des méthodes d’exploitation plus rationnelles. Les petites exploitations, qui constituaient encore la majorité au début du XIXesiècle, se trouvent progressivement marginalisées[93]. Leur disparition s’explique autant par la concurrence des entreprises mieux organisées que par l’évolution des techniques d’extraction, qui exige désormais des infrastructures plus coûteuses et une main‑d’œuvre plus spécialisée. Ce mouvement, amorcé dès les années 1830, contribue à transformer durablement le paysage industriel du pays de Charleroi, où la houille devient l’un des moteurs essentiels de la croissance économique[93]:
Les charbonnages commencent à exploiter des veines plus profondes et plus larges;
L’introduction progressive des machines à feu permet une extraction plus efficace et un remontement facilité des houilles;
Les petites veines, moins rentables, sont progressivement abandonnées;
De grandes sociétés minières se constituent et concentrent les puits sous des dénominations communes.
À partir de 1866, plusieurs charbonnages majeurs s’imposent durablement dans la région, marquant un siècle d’activité industrielle intense[93].
Sainte-Croix et Fosse de l’Épine, Lôdge, fosse située à l’actuelle avenue du Centenaire, puits Saint-Jacques, à la limite de Gilly, 200 m au nord de la Duchère, puits n°6, à 400 m à droite de l’avenue du Centenaire et le puits de Forêt, au Roctiau[178].
Le Tunnel, Saint-André, chaussée de Charleroi, Saint-Charles, rue Saint-Charles, Sainte-Célinie (ou l’Gatte), rue du Poirier, Saint-Louis, rue Grimard et La Sentinelle[178].
La Société du Trieu‑Kaisin, issue d’une fusion antérieure à 1833 avec la concession de Grand‑Forêt, étend progressivement son exploitation sur un vaste ensemble de veines houillères situées à Châtelineau, Gilly et Montignies‑sur‑Sambre. Ses droits miniers couvrent un ensemble de couches dont les noms Trieu‑Kaisin, Grand‑Forêt, Au Fort, Petit‑Forêt, Grand‑Mambourg, Caillette‑Piret, Veinette, Cerisier et Poirier témoignent de l’intégration de concessions voisines dans une structure unique[179]. Edmond Yernaux souligne que cette concentration reflète une tendance générale du XIXesiècle: la disparition progressive des petites exploitations au profit de sociétés capables de mobiliser des capitaux plus importants et de rationaliser l’extraction[180].
En 1843, l’entreprise s’associe à la Société des Combles pour former la Société charbonnière de Trieu‑Kaisin‑Deux‑Forêts‑et‑Combles. Elle obtient en 1848 la confirmation officielle de ses concessions, à condition de respecter des règles strictes d’aérage et de protection des habitations ainsi que des eaux de surface[180]. L’exploitation couvre alors environ 557 bonniers, avec un siège principal établi à Gilly. Au fil du XIXesiècle, la société développe plusieurs puits majeurs : Duchère (no6), Saint‑Jacques (no7), Sainte‑Croix (no9), ainsi que les fosses numérotées 1, 2, 4, 8, 8 bis et 10. Les travaux atteignent progressivement des profondeurs dépassant les 900 mètres, ce qui illustre l’évolution technique de l’extraction dans le bassin carolorégien[181]. Les premières machines à vapeur sont installées entre 1838 et 1854, marquant une étape décisive dans la modernisation de l’exploitation. Transformée en Société Anonyme en 1886, l’entreprise absorbe en 1897 les Viviers‑Réunis, portant sa concession à 733 hectares[182]. La production annuelle, qui avoisine les 300 000 tonnes en 1888, dépasse les 500 000 tonnes en 1900, principalement en houilles demi‑grasses. À la fin du siècle, les ouvriers perçoivent un salaire d’environ 4 francs par jour, tandis que le prix de vente de la tonne varie entre 9,5 et 12,5 francs selon les années. Yernaux note que ces chiffres illustrent la montée en puissance d’une industrie devenue l’un des piliers économiques du bassin de Charleroi[183].
En 1965, la Société du Trieu‑Kaisin existe encore juridiquement, bien qu’elle n’exerce plus aucune activité sur le territoire. Son puits de la Duchère est fermé depuis longtemps, mais l’entreprise semble poursuivre l’exploitation des gisements situés dans sa concession de 864 hectares, dont une part importante s’étend sous le sol de Montignies‑sur‑Sambre[184]. Cette survivance administrative témoigne, selon Yernaux, de la lente dissolution des anciennes sociétés charbonnières, longtemps maintenues pour des raisons juridiques ou patrimoniales malgré l’arrêt complet de leurs activités[184].
La Société houillère de Bonne‑Espérance, active dans le bassin de Charleroi au XIXesiècle, apparaît en 1833 comme une entreprise familiale solidement structurée, réunissant quatorze membres de la famille Drion. Sa concession couvre alors environ 308 bonniers et s’appuie sur un ensemble de veines exploitées en vertu de concessions et de baux accordés entre 1723 et 1784[185]. Parmi celles‑ci figurent les veines de Bonne‑Espérance, des Huit‑Paumes, de la Manette‑Veine, du Grand‑Vivier, ainsi que les couches Sablonnière et Veinette Geneaux. Edmond Yernaux souligne que cette diversité géologique reflète l’ancienneté de l’exploitation et la continuité des droits miniers, confirmés successivement en 1798, 1813 et 1833. La société exploite notamment les puits Saint‑Auguste, de l’Épine, du Pied, des Combles et Sainte‑Zoé, qui constituent les principaux centres de production[186].
À partir de 1831, Bonne‑Espérance entreprend une modernisation progressive de ses installations en introduisant la vapeur. Ses puits sont équipés de machines de 24 à 45 HP, de chaudières et d’un ventilateur, ce qui marque une transition vers une exploitation plus mécanisée[187]. L’entreprise développe également un réseau de chemins de fer industriels destiné à relier ses différents sièges. Le plus connu est la ligne Bonne‑Espérance–Saint‑Jean, souvent désignée sous le nom de « chemin de fer Drion ». En 1855, la société obtient l’autorisation de relier les fosses du Pied et de Saint‑Auguste au siège du Rivage, puis à la Sambre, facilitant ainsi l’acheminement du charbon. Un arrêté royal de 1857 déclare d’utilité publique la ligne descendant la vallée du Ris de Villers, bien que le trafic y demeure dangereux : les wagons, insuffisamment freinés, provoquent des accidents fréquents[187]. Bonne‑Espérance doit verser une redevance annuelle à la commune pour l’usage de la voirie, mais cesse de s’en acquitter en 1886‑1887, période durant laquelle elle est mise en liquidation[187]. Yernaux note que cette disparition illustre le déclin des sociétés familiales face aux grandes entreprises charbonnières, mieux armées pour affronter les exigences techniques et financières de l’exploitation moderne[187].
Le charbonnage du Poirier, actif dès la fin du XVIIIesiècle, compte parmi les plus anciennes exploitations houillères de Montignies‑sur‑Sambre. Les premières démarches officielles visant à confirmer la concession remontent à l’an VIII (1799‑1800) et à 1807, bien que les titres initiaux demeurent imprécis. Au début du XIXesiècle, la société étend son domaine minier à près de 192 bonniers[188]. L’exploitation connaît plusieurs interruptions, liées notamment aux difficultés d’indemnisation des propriétaires et à des problèmes d’aérage. Avant de se concentrer sur quatre puits principaux Saint‑Charles, Saint‑André, Saint‑Louis et Sainte‑Célénie la société exploite les veines supérieures par divers cayats, dont la Sentinelle et le Rivage. Edmond Yernaux souligne que cette organisation témoigne d’une phase de transition entre les anciennes fosses superficielles et les exploitations plus profondes qui caractériseront la seconde moitié du siècle[189].
L’enfouissement croissant des gisements conduit à l’installation de machines à vapeur dès 1824. Les premières chaudières, cylindriques et à haute pression, sont équipées de soupapes de sûreté renforcées, signe d’une attention accrue portée à la sécurité. De nouvelles machines sont ajoutées entre 1845 et 1854 dans plusieurs fosses. En 1843, l’exploitation du puits Saint‑André est suspendue en raison d’un excès de grisou, rappelant les risques inhérents aux travaux en profondeur. La société participe également à des travaux de voirie locale et clôture progressivement ses installations entre 1852 et 1873[190]. Sous la direction de M. Boisseau, associé à Buttgenbach inventeur du parachute de sécurité pour cages le charbonnage adopte un système de guidonnage amélioré, destiné à amortir les ruptures de câbles. Ce dispositif est ensuite repris par d’autres exploitations du bassin carolorégien[191]. À la fin du XIXesiècle, le puits Saint‑André est considéré comme l’un des plus profonds d’Europe, atteignant près de 1 000 mètres. L’extraction dépasse alors 120 000 tonnes par an. Malgré une température naturelle avoisinant 35 °C à cette profondeur, un aérage puissant assure des conditions de travail relativement supportables. En 1868, la concession couvre 238 hectares, dont 190 hectares situés sur le territoire de Montignies‑sur‑Sambre[192].
Le gisement, incliné vers le sud‑ouest, est exploité de part et d’autre de la faille du Carabinier. Les quatre puits principaux atteignent des profondeurs variant entre 427 et 950 mètres. Des découvertes ponctuelles de minerai de cuivre pyrite, chalcopyrite, malachite sont signalées dans certaines veines, bien qu’elles ne constituent pas une activité économique majeure. Le Poirier produit principalement des charbons gras et demi‑gras, destinés aux forges, aux usines, aux machines et aux brasseries[193]. Les menus, de qualité médiocre, sont transformés en agglomérés : d’abord vendus aux Briquettes de Houille du Nord, puis traités dans l’usine propre de la société. Yernaux note que cette diversification témoigne de l’adaptation progressive des exploitations montagnardes aux exigences du marché industriel, à une époque où la concurrence entre charbonnages du bassin de Charleroi devient particulièrement vive[194].
La société charbonnière du Poirier fut l’entreprise la plus durable parmi les exploitations de Montignies. Alors que les autres concessions locales cessaient progressivement leurs activités, elle célébra en 1938 son centenaire, nourrissant l’espoir de prolonger encore longtemps son exploitation. Sa longévité s’explique en grande partie par une conjoncture favorable que ses dirigeants considéraient alors comme stable[195]. Le Poirier fut en effet le premier charbonnage de Montignies à procéder à l’électrification de ses machines d’extraction, ce qui constitua un avantage technique déterminant[195]. Cette modernisation fut complétée par la construction d’une centrale électrique de grande capacité, destinée non seulement à couvrir les besoins du charbonnage, mais également à assurer l’éclairage public et privé, ainsi qu’à fournir de l’énergie motrice aux petites entreprises locales. Les modalités de cette opération ont été décrites dans d’autres sources[195]. Après la Libération de 1944, l’augmentation rapide de la demande énergétique mit toutefois en évidence les limites de la centrale du Poirier, devenue insuffisante pour répondre aux besoins de la population[195]. L’administration communale conclut alors un accord avec la société Electrobel, ce qui fragilisa davantage la situation financière déjà précaire du charbonnage. Confrontée à des difficultés croissantes, la société du Poirier fut contrainte de fusionner avec la Société des Charbonnages Réunis. Les derniers sièges d’exploitation, Saint-André et Saint-Charles, furent définitivement fermés en 1957 et 1958[195].
La société du Grand Mambourg-Sablonnière (Pays de Liège)
Le charbonnage du Grand Mambourg‑Sablonnière, implanté dans le Pays de Liège, compte parmi les exploitations houillères les plus anciennes du bassin. Constitué en société civile en 1808, il adopte le statut de Société Anonyme le 15 septembre 1881, marquant son entrée dans une phase de modernisation institutionnelle[196]. Dès 1835, l’entreprise intègre plusieurs exploitations voisines, dont le charbonnage de Houppe‑en‑l’Air et la fosse de la Cahoute, ce qui renforce son assise territoriale. Edmond Yernaux rappelle qu’une première fusion remonte à 1798 (26 brumaire an VII), lorsque la Société Sablonnière rejoint la Société du Grand Mambourg, laquelle autorise alors la Société de Bonne‑Espérance à exploiter certaines veines[196]. Cette configuration illustre les alliances fréquentes entre exploitations voisines, destinées à optimiser l’accès aux couches houillères et à stabiliser les droits miniers. Entre 1814 et 1855, plusieurs machines à vapeur sont successivement autorisées et installées dans les fosses du Pays de Liège, du Résolu, de la Grande Machine et du puits d’En‑Haut. Ces équipements témoignent de l’évolution technique de l’exploitation, qui adopte progressivement des dispositifs d’extraction plus puissants et plus sûrs[197]. Vers 1889, la société dispose de machines modernes présentées à l’Exposition d’hygiène et de sauvetage de Berlin, signe de son intégration dans les réseaux internationaux de l’ingénierie minière. La concession principale est confirmée par un arrêté de maintenue du , couvrant 130 hectares. Des ajustements de limites en 1850, suivis d’extensions en 1870, portent la superficie totale à 153ha 8 a 13 ca. Yernaux souligne que ces modifications successives traduisent la volonté de la société d’assurer une exploitation cohérente des gisements, dans un contexte où la concurrence entre charbonnages du bassin liégeois et carolorégien se fait de plus en plus vive[198].
Selon Edmond Yernaux, le gisement est constitué de plateures inclinées vers le sud, interrompues par des failles dressantes. Les principaux puits atteignent des profondeurs de[198]:
Pays de Liège, 810 m;
Résolu, 750 m;
Grande Machine; 540 m.
Les veines exploitées par le charbonnage du Grand Mambourg‑Sablonnière sont moyennement grisouteuses et fournissent un charbon allant du demi‑gras au maigre. Ce type de houille, apprécié pour sa combustion régulière, est utilisé dans les sucreries, distilleries, brasseries, locomotives et foyers domestiques[198]. La production annuelle, estimée entre 175 000 et 200 000 tonnes, place l’exploitation parmi les charbonnages de taille moyenne du bassin. Edmond Yernaux souligne que, malgré une superficie relativement limitée, le gisement présente une épaisseur exploitable remarquable, située à proximité de la zone de plus grande profondeur du bassin, où les couches atteignent environ 1 500 m[199]. La veine la plus profonde, dite Léopold, se situerait encore à 600–700 m sous les chantiers alors en activité, ce qui témoigne du potentiel minier restant au moment où l’exploitation atteint son apogée[200]. Les travaux en profondeur révèlent par ailleurs une amélioration notable de la régularité géologique : les déformations affectent moins les veines situées au fond que celles proches de la surface, phénomène bien connu dans les bassins houillers anciens. Cette stabilité accrue facilite l’organisation des chantiers et contribue à la qualité de l’extraction, dans un contexte où les charbonnages liégeois cherchent à maintenir leur compétitivité face aux exploitations du bassin carolorégien[200].
À la fin du XIXesiècle, le bassin charbonnier local regroupe plusieurs sièges d’importance variable. Le charbonnage du Grand Mambourg‑Sablonnière exploite alors trois puits majeurs : Pays de Liège, atteignant environ 810 m de profondeur, Vieille Fosse également appelée Grande Machine descendant à 540 m, et le Résolu, dont les travaux s’étendent jusqu’à 750 m. La société du Poirier, pour sa part, ne maintient plus en activité que les puits Saint‑André (970 m) et Saint‑Charles (955 m), tandis que d’autres exploitants possèdent encore les puits Sainte‑Zoé (Bonne‑Espérance) et la fosse de la Duchère (Trieu‑Kaisin)[201]. Edmond Yernaux souligne que cette configuration reflète une période de transition où les exploitations les plus profondes demeurent actives, tandis que les fosses plus anciennes ou moins rentables commencent à disparaître. Dès 1890, l’appauvrissement des réserves entraîne la fermeture progressive de plusieurs sièges, parmi lesquels la Réunion, la Remise, Saint‑Louis et Sainte‑Célinie[201]. En 1913, les puits du Pays de Liège cessent définitivement leur activité, suivis après 1918 par le siège du Tunnel. Ces fermetures successives ne provoquent pas de crise sociale majeure : les mineurs trouvent aisément du travail dans des charbonnages plus prospères du bassin carolorégien, où la demande de main‑d’œuvre reste élevée. En 1903, le prix de la tonne de charbon oscille entre 10 et 11 francs, assurant encore un bénéfice modéré aux exploitants malgré la diminution progressive des réserves. Entre les deux guerres, l’industrie charbonnière locale connaît son déclin définitif[202]. Vers 1930, le dernier puits du Grand Mambourg, le Résolu, est fermé, suivi peu après par Sainte‑Zoé. Yernaux note que cette disparition marque la fin d’un cycle entamé au XVIIIesiècle, lorsque les premières fosses avaient structuré l’économie minière de Montignies‑sur‑Sambre et de ses environs. La fermeture des derniers sièges scelle ainsi la dissolution d’un secteur qui avait longtemps façonné le paysage industriel et social de la région[203].
Au Warmonceau, dans la cour de la verrerie Hannoteau, un charbonnage appartenant à la société Masse et Droitjet est brièvement exploité en 1836. L’activité cesse rapidement : la mine est inondée et ne dispose d’aucune machine à vapeur capable d’assurer l’épuisement des eaux[204]. Les administrateurs renoncent à poursuivre les travaux, jugeant les investissements nécessaires disproportionnés par rapport aux perspectives de rendement. Edmond Yernaux souligne que ce type d’abandon précoce est fréquent dans les exploitations modestes du bassin, où l’absence d’équipement moderne rendait les fosses particulièrement vulnérables aux infiltrations[204].
En 1845, la Société de la Réunion de Gilly entreprend l’exploitation de la fosse du Moulin‑à‑Vent, située sur le même territoire. Cette fosse avait auparavant appartenu à la société Serre et Margrave, qui s’associe officiellement à la Réunion le . L’exploitation connaît alors une phase d’expansion : elle est dotée dès 1845 de plusieurs machines destinées à l’extraction et à l’épuisement des eaux, puis, en 1850, d’installations supplémentaires pour l’aérage[204]. Ces améliorations techniques témoignent de l’effort de modernisation entrepris par les exploitants afin de maintenir la rentabilité de la fosse. Malgré ces investissements, l’exploitation disparaît au cours de la seconde moitié du XIXesiècle, victime du déclin progressif des petites entreprises minières face aux sociétés plus puissantes du bassin carolorégien[204].
L’industrie belge des agglomérés de houille prend forme en 1852, lorsque les industriels Dehaynin, père et fils, fondent à Montignies‑sur‑Sambre, près du rivage du Poirier, la première usine du pays spécialisée dans la fabrication de briquettes de charbon[205]. Cette implantation marque l’apparition d’une filière nouvelle dans le paysage énergétique national, à une époque où les besoins en combustibles réguliers et faciles à transporter augmentent rapidement. Edmond Yernaux souligne que cette initiative s’inscrit dans un contexte de modernisation des techniques de valorisation du charbon, alors que les charbonnages du bassin carolorégien cherchent à diversifier leurs débouchés[205]. L’usine de Montigny utilise des machines Middleton, considérées comme une innovation majeure dans le domaine des agglomérés. Chaque machine peut produire entre 15 et 20 tonnes de briquettes de 3 kg sur une période de douze heures, ce qui témoigne d’une capacité industrielle significative pour l’époque[205]. Les briquettes sont vendues au prix de 9 francs les 100 kg pour la qualité demi‑grasse et 11 francs pour la qualité grasse. Leur principal débouché est l’alimentation des locomotives, un marché en pleine expansion au milieu du XIXesiècle, alors que le réseau ferroviaire belge connaît une croissance rapide. Cette production contribue ainsi à l’intégration du charbon dans les nouvelles infrastructures de transport, renforçant le rôle de Montignies‑sur‑Sambre dans l’économie énergétique du pays[205].
Selon Edmond Yernaux, en 1856, l’établissement introduit plusieurs améliorations significatives[205]:
un procédé de lavage du charbon;
un système de séchage;
ainsi que la production de brais gras, utilisé comme liant dans la fabrication des briquettes.
Les perfectionnements techniques apportés aux machines Middleton permettent d’améliorer sensiblement la qualité et la régularité des briquettes produites. Dès 1857, leurs performances sont accrues : la production atteint 26 tonnes par douze heures, tandis que le poids unitaire des agglomérés passe de 3 à 5 kg, signe d’une adaptation aux besoins croissants du marché énergétique[205]. Edmond Yernaux souligne que ces progrès témoignent de la rapidité avec laquelle les industriels du bassin carolorégien adoptent les innovations mécaniques, dans un contexte où la demande en combustibles standardisés augmente fortement. Malgré ces avancées, la fabrication est brusquement interrompue en 1860[205]. Les entrepreneurs Dehaynin ne renoncent toutefois pas à leur stratégie d’expansion : ils fondent de nouvelles usines dans plusieurs localités du bassin hennuyer, notamment Marcinelle, Gosselies, Lodelinsart et Bouffioulx. Ces implantations contribuent à diffuser la technologie des agglomérés de houille dans la région et à consolider une filière industrielle en pleine mutation. Elles participent également à la diversification des activités liées au charbon, à une époque où les charbonnages cherchent à valoriser leurs produits au‑delà de l’extraction brute, notamment pour répondre aux besoins du transport ferroviaire et des industries mécaniques[205].
Une première verrerie voit le jour vers 1830 et une seconde vers 1870. Après la Première Guerre mondiale, la rue Chet accueille la SA de Verrerie Mécanique de la Neuville, fondée pour répondre à la forte demande de verre qui caractérise l’immédiat après‑guerre. L’usine s’inscrit dans une période où la reconstruction et l’essor de nouveaux usages du verre notamment dans l’industrie et le bâtiment stimulent la création de manufactures spécialisées. Edmond Yernaux souligne que cette implantation témoigne de la diversification industrielle de Montignies‑sur‑Sambre, longtemps dominée par les charbonnages et les activités métallurgiques.
Lorsque l’engouement pour les produits verriers s’atténue, l’usine connaît rapidement le chômage partiel, avant que la grande crise économique ne réduise progressivement son activité jusqu’à l’arrêt complet[206]. Un ou deux ans avant sa fermeture, un vaste incendie ravage entièrement la section consacrée au coupage et aux magasins, aggravant encore la situation financière de l’entreprise. En 1936, les bâtiments sont réaffectés en casernes, un usage qui marque une rupture nette avec leur fonction industrielle[206]. Pour l’anecdote, le futur ministre Edmond Leburton y accomplit son service militaire, ce qui confère au site une petite notoriété locale. Après 1945, les locaux connaissent divers usages avant d’être transformés en entrepôts de gros pour la firme commerciale Courthéoux, devenue par la suite Delfood[206]. Cette reconversion illustre la manière dont les anciennes infrastructures industrielles du bassin carolorégien ont été progressivement intégrées à de nouvelles activités commerciales ou logistiques au cours du XXesiècle.
L’industrialisation métallurgique de Montignies‑sur‑Sambre débute en 1835, lorsque l’industriel Champeaux, originaire des Ardennes françaises et installé à Charleroi, obtient l’autorisation d’installer deux machines à vapeur destinées à alimenter les hauts‑fourneaux qu’il projette d’ériger près de la prairie du Ban. Champeaux, lié par mariage à la famille du banquier Chapel, confie la construction du premier haut‑fourneau à l’ingénieur anglais Thomas Bonehill, actif dans la région depuis 1824[207]. L’établissement se développe rapidement : un laminoir est dirigé par Bonehill dès 1840, et l’usine est agrandie en 1848. Edmond Yernaux souligne que cette implantation marque l’entrée de Montignies dans le mouvement d’industrialisation sidérurgique qui transforme alors l’ensemble du bassin carolorégien[207]. Par la suite, l’entreprise devient la Société Anonyme des Établissements de Montigny‑sur‑Sambre, qui exploite en 1867 trois hauts‑fourneaux, un laminoir, neuf chaudières et cinq machines à vapeur. Champeaux, confronté à des revers financiers, finit par vendre l’usine et se retire à Paris, laissant derrière lui une structure industrielle solidement implantée[207].
Le 28 décembre 1898, la société est intégrée dans la Société de Sambre‑et‑Moselle, héritière de plusieurs groupes sidérurgiques mosellans et montagnards. L’usine, qui occupe environ 50 hectares, connaît alors une expansion considérable : elle emploie près de 2 700 ouvriers en 1911 et dispose de trois hauts‑fourneaux modernes, d’une aciérie équipée de quatre convertisseurs et de dix trains de laminoirs[207]. La production annuelle atteint 350 000 à 400 000 tonnes de lingots, dont les deux tiers sont exportés vers l’Amérique du Sud, le Levant, l’Extrême‑Orient et les colonies britanniques[208]. Cette croissance s’inscrit dans le développement général de la métallurgie belge au XIXesiècle, stimulée par l’introduction des procédés anglais tels que les hauts‑fourneaux au coke, le puddlage et l’étirage[209]. Les conditions de travail demeurent difficiles : journées de 11 à 12 heures, salaires stagnants et accidents fréquents. Malgré cela, les métallurgistes sont considérés comme une élite ouvrière, et s’organisent progressivement en syndicats et sociétés de secours mutuels à la fin du siècle[210]. Autour de l’usine Champeaux se développent également plusieurs ateliers métallurgiques plus modestes, tels que les ateliers de construction et de chaudronnerie Caillaux, Doffiny ou Wédeau, qui contribuent à structurer un véritable pôle industriel dans la commune[211].
Les sociétés de Sambre-et-Moselle et Hainaut-Sambre
La Société Hainaut‑Sambre, apparaît en 1955 à la suite de la fusion entre les Usines Métallurgiques du Hainaut, établies à Couillet, et l’entreprise Sambre‑et‑Moselle, implantée à Montignies‑sur‑Sambre. Cette dernière possède une histoire industrielle plus ancienne: elle résulte en 1898 de l’union entre la Montaggesellschaft Lothringen Saar et les Forges de Montignies, fondées en 1836[212]. Le premier haut fourneau du site avait été édifié l’année précédente par Auguste Goffart, marquant le début d’une activité sidérurgique durable dans la vallée de la Sambre. Au tournant du XXesiècle, Sambre‑et‑Moselle connaît une croissance rapide. Vers 1908, l’ensemble industriel s’étend sur environ cinquante hectares et mobilise près de deux mille ouvriers[213]. Les installations comprennent alors trois hauts fourneaux, une aciérie équipée de convertisseurs ainsi que plusieurs trains de laminoirs, permettant une production annuelle qui se situe entre 350 000 et 400 000 tonnes de fonte. L’entreprise poursuit son expansion en intégrant successivement les Usines du Phénix en 1908, les Forges et Laminoirs du Marais en 1923, puis les Aciéries Brachot Frères avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale[214].
Selon Claude Yernaux, après 1955, Hainaut‑Sambre devient le deuxième complexe sidérurgique belge, organisé en deux divisions[215]:
Couillet, dotée de quatre hauts fourneaux et d’aciéries totalisant une capacité annuelle de près d’un million de tonnes.
Montignies‑Châtelineau, comprenant cokeries, hauts fourneaux, aciéries Thomas et L.D., ainsi qu’un vaste ensemble de laminoirs.
Dans son étude consacrée à l’histoire industrielle de Montignies‑sur‑Sambre, Claude Yernaux souligne que, entre 1959 et 1963, la Société Hainaut‑Sambre franchit régulièrement le seuil du million de tonnes d’acier‑lingot produites chaque année[Note 10]’[216]. Cette période correspond à une modernisation soutenue des infrastructures, l’entreprise se dotant notamment d’un centre de recherche métallurgique et d’un ordinateur Bell GE 425, considéré comme le premier équipement informatique de ce type installé dans une grande société industrielle européenne. Au milieu des années 1960, le complexe sidérurgique occupe près de 224 hectares, soit environ deux cinquièmes du territoire communal de Montignies‑sur‑Sambre[217]. Fort de cette emprise territoriale et de ses performances de production, Hainaut‑Sambre envisage alors plusieurs projets d’extension d’envergure, parmi lesquels la construction de nouveaux hauts fourneaux et la mise en place d’une aciérie destinée à figurer parmi les installations les plus importantes du continent[218].
Dans son étude sur l’histoire industrielle de Montignies‑sur‑Sambre, Claude Yernaux rappelle que la Société du Marais, officiellement dénommée Laminoirs, Forges et Fonderies du Marais J. et S. Piérard frères et Cie, fut créée peu après la guerre franco‑allemande de 1870 sur des terrains autrefois marécageux. L’établissement employait environ deux cents ouvriers, en grande majorité originaires du village, et jouissait d’une réputation de stabilité sociale[219]. Sa production couvrait un éventail étendu de fers marchands et profilés, allant des longrines et cornières aux poutrelles, châssis, rails pour mines et tramways, feuillards, plaques ou cylindres. L’usine se distinguait notamment par la fabrication de fer fin grain, de fer à platiner et de fers cavaliers. Bien que tournée principalement vers le marché belge, elle participa vers 1885 à la réalisation de voies ferrées en Hollande et en Italie[219]. Le fonctionnement reposait encore sur les métiers traditionnels de la métallurgie, tels que les chauffeurs, puddleurs ou passeurs de loupe, dont le rôle allait progressivement s’effacer avec l’évolution des procédés industriels. La fabrication du fer suivait les étapes classiques: fusion de la fonte, incorporation de mitrailles, formation des boules par le puddleur, passage au pilon puis au train à loupe, avant le laminage final[219].
Au XIXesiècle, les conditions de travail demeuraient exigeantes. Les jours fériés étaient rares, les salaires versés tous les quinze jours, et l’usage de jetons de paye souvent valables surtout à la cantine de l’usine fut introduit par la suite. Les ouvriers rémunérés à la semaine devaient atteindre un rendement minimal, tandis que la cantine constituait un lieu de fréquentation importante[219]. Dans les petites forges de la région, des pratiques anciennes subsistaient encore à la même époque, comme l’emploi de roues actionnées par des chiens pour faire fonctionner soufflets, pétrins ou presses, témoignant de la persistance de techniques pré‑industrielles dans certains ateliers[220].
Selon l’historien Claude Yernaux, les Aciéries Brachot Frères occupent une place pionnière dans l’histoire de la sidérurgie belge en raison de leur spécialisation précoce dans la fabrication de pièces moulées en acier. L’entreprise, fondée en 1874 sous le nom de Brachot frères et sœurs, produisait à l’origine des éléments en fonte et en cuivre. Elle prit une orientation nouvelle en 1884 lorsqu’elle introduisit en Belgique le moulage de l’acier, une technique alors inconnue dans le pays[221]. Cette innovation fut rendue possible par le recours à des ouvriers britanniques expérimentés, qui maîtrisaient déjà ce procédé. Les premiers aciers furent obtenus dans de petits creusets avant que la société n’adopte le procédé Bessemer, fondé sur l’utilisation de convertisseurs, ce qui permit d’augmenter la production et d’améliorer la qualité des pièces obtenues[221].
Dans le cadre de son expansion, l’entreprise développa un atelier de construction chargé du parachèvement des pièces, notamment pour l’assemblage de trains de roues, un système breveté qui fit de la firme un fournisseur apprécié des charbonnages. Un atelier de modelage fut également mis en place afin de produire les modèles en bois nécessaires aux opérations de moulage[221]. En 1904, la société adopta la forme juridique de Société Anonyme, dotée d’un capital de 250 000 francs. Ses installations industrielles couvraient alors environ un hectare, et l’effectif se situait entre cent et cent vingt ouvriers répartis en diverses catégories professionnelles, allant des mouleurs et fondeurs aux ajusteurs, mécaniciens et manœuvres. Les salaires annuels versés oscillaient entre 150 000 et 180 000 francs[221]. La fabrication de l’acier reposait sur l’emploi de fonte hématite, de ferro‑manganèse, de ferro‑silicium et d’aluminium, des matières premières importées principalement d’Angleterre et d’Allemagne. Les ateliers étaient équipés de moteurs à gaz pauvre de 30 à 40 chevaux, complétés par une machine soufflante de 70 à 80 chevaux et par plusieurs moteurs électriques répartis dans les différents services. L’ensemble de ces éléments témoigne, selon Yernaux, du rôle structurant joué par les Aciéries Brachot Frères dans la modernisation industrielle de Montignies‑sur‑Sambre[221].
Dans son étude consacrée à l’évolution industrielle de Montignies‑sur‑Sambre, Claude Yernaux signale que la première moitié du XXesiècle fut marquée par l’activité de nombreux ateliers et petites entreprises implantés sur le territoire communal. Parmi les établissements les plus représentatifs figuraient les Ateliers Wédeau, situés chaussée de Namur, ainsi que les Ateliers G. Frère, installés rue de la Petite Aise[222]. À ces structures s’ajoutaient les Corderies Baudewyns, les Ateliers Caillaux, les Ateliers Doffiny, l’Aciérie Brachot déjà documentée dans d’autres sources, ainsi que les Boulonneries Lecloux. Divers ateliers de moindre envergure complétaient ce tissu industriel, témoignant d’une économie locale diversifiée et dynamique[206]. Parmi les entreprises ayant prolongé leur activité au-delà de cette période, les Établissements Meurice apparaissent comme l’un des derniers représentants de cette tradition industrielle. Encore en fonctionnement en 1965, ils étaient alors exploités par Clément Caudron, ce qui illustre la persistance, jusque dans la seconde moitié du XXesiècle, de petites structures artisanales et manufacturières héritées de l’essor industriel montagnard[206].
D’après les travaux de Claude Yernaux, la commune de Montignies‑sur‑Sambre conservait encore, en 1965, une activité industrielle structurée autour de deux établissements majeurs. La Câblerie et Fonderie de Montignies‑sur‑Sambre employait alors soixante‑quinze personnes, ouvriers et employés confondus, et disposait d’un parc de quarante‑cinq moteurs dont la puissance installée atteignait 296 kW, témoignant d’une mécanisation avancée pour une entreprise de cette taille[206]. À proximité, les Ateliers de Construction de Montignies‑sur‑Sambre constituaient l’autre pôle industriel significatif. Ils exploitaient quarante‑deux moteurs totalisant 659 kW et comptaient un effectif de trente‑trois ouvriers et vingt employés. Ces données illustrent la persistance, au milieu du XXesiècle, d’un tissu industriel local encore actif, bien que réduit par rapport à la période d’expansion antérieure[206].
Selon Edmond Yernaux, au cours du XIXesiècle, Montigny connut une activité artisanale et industrielle modeste mais diversifiée. Parmi les petites industries locales figuraient notamment les brasseries Renard et Vissoul, cette dernière fondée en 1763 par Dominique Vissoul[223].
La commune comptait plusieurs ateliers liés au travail du métal. Trois forges de serrurier étaient en activité[223]:
celle de Lalicu Célestin (1834),
celle de Wéry François (1842),
celle de Charles-Auguste Bautière (1842).
À celles-ci s’ajoutaient quatre forges de maréchal-ferrant, exploitées respectivement par[223]:
Bultot Aimé (1838),
Ledent François (1840),
Georges Joseph (1841),
Lambert Bertinchamps.
Parmi les autres métiers artisanaux, Denis Pierre tenait un petit atelier de tonnelier, tandis que Jacques Genart était, en 1825, l’unique boucher de Montigny[223].
Selon Edmond Yernaux, le métier de boulanger demeura longtemps marginal. Jusqu’aux environs de 1850, la majorité des foyers possédaient leur propre four à pain. En 1843, on en recensait 277, contre seulement quatre sous l’Ancien Régime et soixante-quatorze durant la période hollandaise[223].
La commune disposait également de deux moulins notables[223]:
le moulin du Roctiau,
le moulin de Pierre Joseph Evrard, situé aux Trieux, qui fut actionné par la vapeur à partir de mars 1842, témoignant d’une modernisation progressive des installations.
En 1839, Louis Bernus établit le long de la chaussée de Namur une usine spécialisée dans l’émaillage des poteries en fonte et en fer battu, illustrant l’essor d’activités industrielles plus techniques au sein de la localité[223].
Selon les informations rapportées par Claude Yernaux, la société Air Liquide avait autrefois installé une unité de production sur le territoire de Couillet. L’extension progressive des usines Hainaut‑Sambre et, sans doute, l’impossibilité d’y développer de nouvelles infrastructures conduisirent l’entreprise à solliciter en 1960 l’autorisation de transférer ses activités vers Montignies‑sur‑Sambre, plus précisément à la rue de la Corderie. L’établissement y développa une production d’oxygène et assura le stockage d’oxygène liquide, tout en gérant un dépôt de gaz comprimés, liquéfiés ou dissous[212]. La capacité de production atteignait 200 tonnes d’oxygène liquide par jour, ce qui en faisait une installation notable dans le paysage industriel local. Les dépôts annexes comprenaient un réservoir de 20 000 litres de propane, ainsi que deux cuves de 2 500 litres destinées respectivement à l’ammoniac anhydre et au protoxyde d’azote liquéfié[212]. L’entreprise employait alors quarante‑neuf ouvriers et dix employés sur le territoire communal. Son parc de 51 moteurs, totalisant 4 011 kW, témoigne du degré de mécanisation et de la puissance énergétique mobilisée par l’établissement. L’ensemble de ces éléments, relevés par Yernaux, illustre l’intégration d’Air Liquide dans le tissu industriel montagnard au milieu du XXesiècle, ainsi que le rôle stratégique joué par les infrastructures locales dans l’accueil d’activités liées aux gaz industriels[212].
Selon Edmond Yernaux, l’essor de la corderie Baudewyns remonte à la fin du XIXesiècle, lorsque Joseph Baudewyns, spécialisé dans la fabrication de cordes et de câbles, établit vers 1869 un premier atelier au hameau des Trieux. Il y exploite un brevet de câbles mixtes associant fils métalliques et fibres textiles, une innovation qui confère à son établissement artisanal, situé près de la chaussée de Charleroi, une notoriété durable auprès des habitants du quartier[224]. En 1879, Baudewyns transfère ses installations au rivage Sainte‑Barbe, rue de la Corderie, sur une superficie initiale de 230 m2. L’entreprise, qui emploie alors huit ouvriers, fonctionne entièrement à la main. L’introduction du travail mécanique intervient en 1882 grâce à un manège actionné par deux chevaux, mis en place en collaboration avec son fils Désiré[224]. Trois ans plus tard, en 1885, l’atelier adopte la machine à vapeur et compte déjà dix‑huit ouvriers. Cette modernisation continue, appuyée par des équipements conçus spécifiquement pour la corderie, permet à l’établissement de croître régulièrement et de s’imposer progressivement comme l’un des plus importants du pays dans son domaine[224]. L’année 1900 marque une nouvelle étape lorsque M. J.-B. Baudewyns, ingénieur, rejoint son père et son frère. Ensemble, ils développent l’entreprise au point d’en faire une référence nationale, notamment pour la qualité de ses câbles destinés aux charbonnages et à la marine[Note 11]’[223]’. Cette réputation témoigne de la place centrale occupée par la corderie Baudewyns dans l’industrie régionale et dans l’histoire économique de Montignies‑sur‑Sambre[223].
Suite à l'ouverture du nouvel hôpital des Viviers à Gilly qui fait partie du réseau hospitalier du Grand Hôpital de Charleroi en 2024, Montignies avais deux hôpitaux implantés dont l'hôpital Reine Fabiola qui se trouvait avenue du Centenaire et l'hôpital Sainte-Thérèse qui était situé rue Saint-Valentin.
Home Saint-Joseph[225], chaussée de Namur, Résidence Aurore, maison de repos et de soins[226], rue des Comparçonniers et Résidence et centre de séjour Raoul Hicguet[227], faisant partie du CPAS de Charleroi, rue du Poirier.
Selon Claude Yernaux, Montignies‑sur‑Sambre présente une singularité notable dans le paysage ferroviaire hennuyer: malgré son importance démographique et économique, la localité ne dispose d’aucune gare de voyageurs. Le territoire n’est traversé que par une seule voie ferrée, aujourd’hui réservée au trafic de marchandises et utilisée de manière occasionnelle[230]. Cette situation découle en partie de l’histoire administrative de la commune, qui formait sous l’Ancien Régime une enclave de la Principauté de Liège au sein du Pays de Namur, configuration ayant durablement influencé l’organisation de ses voies de communication, tant routières que ferroviaires[230]. La ligne qui traverse Montignies‑sur‑Sambre, héritée d’anciennes compagnies ferroviaires[Note 12], relie Lodelinsart à Châtelineau. Avant la Première Guerre mondiale, elle accueillait plusieurs trains de voyageurs et comportait un point d’arrêt situé à la Neuville, rue du Garde Barrière[230]. La première gare, construite en bois, possédait des dépendances réalisées à partir de billes de chemin de fer. Durant la guerre de 1914‑1918, le trafic fut interrompu, et la pénurie de combustible, conjuguée à la précarité générale, amena certains habitants à démonter progressivement les bâtiments désaffectés pour en récupérer le bois. À l’armistice, la gare de la Neuville avait entièrement disparu[231]. Le point d’arrêt fut rétabli vers 1921, mais l’exploitation se révéla rapidement déficitaire. La ligne ne fut maintenue que quelques années, jusqu’au milieu des années 1920, période marquée par la crise du franc. Les trains de voyageurs, de style belle époque, disparurent sans susciter d’opposition notable, tandis que la voie ferrée fut conservée. Bien que parfois présentée comme une infrastructure stratégique, elle ne fut jamais utilisée par les forces belges ou alliées durant les deux conflits mondiaux. L’occupant allemand y recourut ponctuellement, selon ses besoins logistiques[232].
La commune est traversée par la ligne 130 qui va de Charleroi à Namur.
Selon Edmand Yernaux, l’idée d’établir une liaison ferroviaire entre Charleroi et Châtelineau apparaît dès 1854, lorsque la Société des Chemins de Fer de Charleroi à Louvain obtient l’autorisation de faire passer une voie ferrée sur le territoire de Montignies‑sur‑Sambre. En contrepartie, la commune impose le versement d’une indemnité de 1 000 francs destinée à compenser les détournements de sentiers rendus nécessaires par le tracé[233]. Le projet ne connaît ensuite aucune avancée significative pendant plusieurs années. Il ne refait surface qu’en 1861, lorsque, le 19 mai, une nouvelle concession est accordée à la Société Anonyme de l’Est‑Belge[233]. Les conditions financières sont alors revues à la hausse: la société doit verser 6 000 francs, somme couvrant à la fois les détournements et les traversées de sentiers indispensables à l’établissement de la ligne. Cette évolution témoigne de l’importance croissante accordée aux aménagements ferroviaires et de la volonté des autorités locales de mieux encadrer les compensations liées aux infrastructures[233].
Selon Edmond Yernaux, l’industrialisation de Montignies‑sur‑Sambre s’affirme dès les premières décennies de la Belgique indépendante, période durant laquelle la commune voit se multiplier les autorisations liées à l’implantation d’équipements industriels[92]. Entre 1833 et 1889, les charbonnages et diverses entreprises locales obtiennent l’aval des autorités pour installer des machines à vapeur, développer des fours à coke ou établir des voies ferrées industrielles destinées à faciliter l’acheminement des matériaux. Les premières autorisations concernent l’installation d’usines et de machines à vapeur: la scierie de marbre Delwart en 1833, l’usine Champeaux en 1835, puis les équipements destinés aux charbonnages de Bonne‑Espérance (1836), du Trieu‑Kaisin (1838), du Poirier (1839), de Grand Forêt (1841) et du Pays de Liège (1842)[234]. Les exploitations minières étendent également leurs infrastructures en multipliant les fours à coke et les installations annexes, témoignant d’une modernisation progressive des procédés d’extraction et de traitement du charbon. Cette succession d’autorisations illustre la transformation rapide du paysage économique montagnard au XIXesiècle, marqué par l’introduction de la vapeur, l’essor des charbonnages et la structuration d’un réseau industriel dense qui prépare l’essor manufacturier de la seconde moitié du siècle[235].
Selon Edmond Yernaux, la commune de Montignies‑sur‑Sambre commence, dès le milieu du XIXesiècle, à encadrer plus strictement l’usage de ses chemins publics par les exploitations industrielles. À partir de 1848, elle réclame des compensations financières pour l’occupation ou la modification des voies communales[235]. En 1851, elle autorise ainsi le remblaiement du Ri de Villers moyennant le paiement d’une redevance. L’extension des charbonnages entraîne également de nouvelles obligations: en 1888, le Pays de Liège acquiert des terrains destinés à l’établissement d’un terril, avec l’engagement de construire un aqueduc pour gérer les écoulements[235]. Parallèlement, dès 1852, les exploitations minières développent un réseau de chemins de fer à voie étroite reliant leurs puits aux quais de la Sambre, infrastructure essentielle pour l’acheminement du charbon vers les péniches et les installations de traitement. Ces mesures illustrent la manière dont la commune tente de concilier l’essor industriel avec la gestion de son territoire, en imposant des compensations, des aménagements hydrauliques et une organisation progressive des voies de communication utilisées par les charbonnages[236]:
Le Poirier ouvre une ligne reliant Sainte‑Célinie et Saint‑Louis au rivage;
En 1857, Bonne‑Espérance obtient l’autorisation d’une ligne descendant la vallée du Ri de Villers, nécessitant ponts et viaducs;
Le Pays de Liège, d’abord refusé en 1861, obtient en 1888 l’autorisation d’un chemin de fer reliant ses puits de la Neuville à un terril;
D’autres lignes relient les sièges d’exploitation aux gares locales (Ville‑Haute, Est belge);
En 1869, la Réunion installe un decauville traversant plusieurs chemins;
En 1872, le Pays de Liège crée une ligne destinée au déversement des schistes dans les anciens fossés des fortifications.
Selon Edmond Yernaux, en 1886, le pont promis au fond Pitot n’est toujours pas construit. La commune engage une action judiciaire pour non‑respect des engagements et réclame des indemnités. La Société du Pays de Liège, en difficulté financière, cesse de payer ses redevances et est déclarée en faillite en 1888[237].
La vie associative à Montignies‑sur‑Sambre s’inscrit dans le tissu social dense et historiquement structuré de l’est de Charleroi, où coexistent des initiatives de proximité, des services sociaux institutionnels et un réseau d’associations ancrées dans les quartiers. Elle se caractérise par une forte présence d’organisations d’entraide, de structures socio‑éducatives et d’acteurs communautaires qui prolongent la tradition ouvrière et solidaire du bassin carolorégien. Parmi les pôles actifs figure l’association L’Espoir, implantée rue Léopold, qui agit comme organisme local de soutien social et communautaire, offrant un ancrage de quartier et des services de proximité[244]. Le CPAS de Charleroi – Antenne sociale de Montignies‑sur‑Sambre, situé rue du Poirier, joue un rôle structurant dans l’accompagnement des publics fragilisés, en assurant l’accès aux aides sociales, aux services d’insertion et aux dispositifs de médiation, ce qui en fait un acteur central de la vie associative locale au sens large[245]. À proximité, des organisations thématiques complètent ce paysage, comme Saj Charleroi, active dans l’aide à la jeunesse et impliquée dans le suivi éducatif et social des familles, ou encore La Sambrienne, organisme de logement public dont les actions de terrain influencent directement la dynamique communautaire dans les quartiers de Montignies‑sur‑Sambre[246],[247].
Bien que certaines structures soient situées dans d’autres sections de Charleroi, elles irriguent Montignies‑sur‑Sambre par leurs programmes, leurs permanences ou leurs partenariats. C’est le cas de la Maison de la Participation et des Associations, qui soutient les initiatives citoyennes et les projets collectifs à l’échelle de la ville, ou de Maison Plurielle, active dans l’accompagnement des femmes et la lutte contre les violences, dont les actions touchent également les habitantes du quartier[248],[249]. L’ensemble compose un paysage associatif où structures sociales, initiatives citoyennes et organismes spécialisés se complètent pour répondre aux besoins d’un territoire urbain dense, marqué par une diversité de publics et une tradition de solidarité locale.
↑Selon Edmond Yernaux, elle fut démolie vers 1946 pour la modernisation de la Sambre (Yernaux 1963).
↑Selon Edmond Yernaux, le rapport et dénombrement préparé et présenté par J. Puissant, fils, en tant que bailli et receveur d’Elisabeth Pauline de Gand, comtesse de Gilliers (1770) (Yernaux 1963, p.41).
↑Selon Edmond Yernaux, on l’appelait toujours la chapelle Dormal. (Yernaux 1963, p.149).
↑Dans le langage populaire local, selon Edmond Yernaux, ce puits est dénommé «L'gatte» (Yernaux 1963, p.233).
↑Aujourd'hui le home Saint-Joseph, il est située rue de Namur.
↑D'après un cadre situé à l’Hôtel de Ville de Montignies-sur-Sambre.
↑Selon Edmond Yernaux, jusqu'en 1845, il y a pas d'autre cimetière que celui qui entour la vieille église du village (Yernaux 1963).
↑Selon Claude Yernaux, en août 1965, la production d’acier-lingots a atteint 125 178 tonnes, soit une augmentation de 14,34 % par rapport au même mois de l’année précédente. Sur les neuf premiers mois de 1965, elle s’est élevée à 1 005 580 tonnes, contre 950 290 tonnes pour la même période en 1964 (Yernaux 1966, p.132).
↑Le père Baudewyns est décédé en 1916. Selon Edmond Yernaux, plus tard, les établissements furent transférés à Gilly, car l’affaissement des terrains provoquait de fréquentes inondations des usines par les eaux de la Sambre (Yernaux 1963, p.202).
↑Selon Edmond Yernaux, la Société des Chemins de fer de Charleroi à Louvain créé en 1854, la Société de l'Est-Belge créée en 1861 et la Société du Grand Central (Yernaux 1966, p.123).
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